Chant d’amour cinématographique d’une fille à sa mère

Avis sur Jane par Charlotte

Avatar Anne Schneider
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De Charlotte, on connaît la relation intense, sulfureuse, fascinante, à son père. Mais, une trentaine d’années après la mort de celui-ci, c’est vers sa mère que la chanteuse et actrice tourne son regard. Alors qu’elle compte déjà soixante-dix films à son actif, c’est la première fois que Charlotte Gainsbourg passe derrière la caméra ; ce qui ne l’empêche pas de se retrouver également devant l’objectif, partageant la vedette avec Jane Birkin, sous l’œil d’Adrien Bertolle.

Étiré sur quatre années, et discontinu, le tournage accompagne Jane aussi bien dans des moments de sa vie publique (des tournées au Japon, aux Etats-Unis…) que sur les lieux de sa vie privée, notamment la grande maison bretonne en bord de rivière dans laquelle la star semble prendre plaisir à aller abriter ses journées. Mais il apparaît clairement que l’or recherché par la réalisatrice luit au cœur de ces moments d’échanges partagés avec sa mère. Moments de retour sur le passé, d’esquisses d’analyse, moments tout à la fois pudiques et intenses, à double cœur ouvert. « Eh bien, ça commence bien ! », commente Jane, laconique mais non sans humour, alors qu’elle se voit menacée par les larmes dès le premier dialogue avec Charlotte, et que le spectateur n’en mène guère plus large dans son fauteuil, se faisant in petto la même réflexion.

Heureusement pour tout le monde, l’élégance fonctionnant décidément comme un réflexe de survie au sein de la famille Birkin-Gainsbourg, point n’est question de faire battre des records au lacrymomètre. Le montage, très subtilement équilibré par Tianès Montasser, secondée par Anne Person, alterne ces moments qui ne tardent jamais à remonter vers les âges clés de l’enfance et de l’adolescence, tendus entre émotion pure et chirurgie familiale, avec des scènes plus anodines, plus quotidiennes, où la benjamine de Charlotte, Jo Attal, peut jouer son rôle de bulle légère venant apporter la pétillante et l’insouciance de l’enfance.

Après ces phases de détente, la corde peut de nouveau se tendre, comme lors de cette séquence très émouvante escortant le premier retour de Jane dans la maison de la rue de Verneuil depuis la mort de Serge ; maison paternelle entièrement échue à Charlotte, au sein de laquelle les deux femmes évoluent, à la fois infiniment proches et comme devenues étrangères à ce qui leur apparaît maintenant comme « une autre vie »… Là encore, l’équilibre du montage force l’admiration : pesé au trébuchet, accordant sa place à un père d’envergure, mais ne lui permettant pas de vampiriser l’œuvre, et conservant sa place centrale à la mère.

On a pu rapprocher cette première réalisation de la talentueuse Charlotte d’une œuvre tardive de Bergman, « Sonate d’automne » (1978), à cause du dialogue mère-fille très intime qui s’y tisse. Le rapprochement, toutefois, ne va guère plus loin, cette nouvelle œuvre ne suscitant jamais le malaise que son aînée pouvait provoquer, par ses déclarations de haine obligée, ses allures de règlement de comptes. Rien de tel, ici. Seulement l’audace, l’immense audace, d’un amour éperdu dans lequel, toutefois, la fille ne se perd pas, mais se trouve… Et, en conclusion, un bouleversant monologue adressé, osant dire à temps les mots qui, trop souvent, ne sont proférés que trop tard.

Une œuvre immense, osant l’amour, ce sentiment presque inconvenant, par ces temps où seuls s’épanouissent les mots d’ordre de haine, disposés en bouquets.

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