Jeunesse, fleur de toute nation

Avis sur Je ne regrette rien de ma jeunesse

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Au lendemain de la guerre, les luttes communautaires font partie du paysage cinématographique japonais malgré leur représentation avare. Le point de vue bien souvent adopté s’ancre dans une réalité sociale explicite, bien qu’un côté impersonnel subsiste. Avec Je ne regrette rien de ma jeunesse, Akira Kurosawa vient prendre en contrepied ce modèle, ainsi que son Ceux qui bâtissent l’avenir, pour apporter un souffle nouveau, représentant de sa future renommée cinématographique. Précurseur d’une riche filmographie à son image, cette œuvre débute son histoire en 1933, en pleines luttes protestataires autour de l’université de Kyoto et en l’occurrence traitant des affaires Takigawa — un professeur de faculté réclamant une liberté d’expression face à un gouvernement arbitraire — et Ozaki — un journaliste ayant cédé des informations à un agent soviétique. Le récit se terminera alors dans le contexte de production, suivant l'Histoire jusqu'à la fin de la guerre. Mais la vigueur d’une telle œuvre subsiste, en plus de son contexte connu de tous à l’époque, à la manière d'une lettre où les mots politiques et poétiques du cinéaste peuvent être recueillis.

Tout commence auprès de la jeunesse à laquelle s’adresse le film : étudiants chantants, insouciance, liberté entraperçue, esquisse du bonheur... Un trio se démarque, Yukie au milieu de deux hommes : Noge, un militant pacifiste, et Itokawa, plus pondéré. Au coin d’un cours d’eau, les émeutes éclatent au loin, un corps est découvert et le choix d’une idéologie à adopter ne pourra plus se nier, un camp et un angle d’attaque sont à envisager. Très vite, le film se voit doté d’une grandeur formaliste où la construction des plans joue sur les aspects, les matières et bâtit de véritables tableaux au sein desquels les flux affirment leur présence au travers des figures des personnages. La charge poétique se retrouve donc au service du mélodrame et du lyrisme, sans jamais tomber dans un ton niais. De plus, la force de Kurosawa repose sur la simplicité qu’il met en œuvre et Je ne regrette rien de ma jeunesse ne fait pas défaut à la règle. Dès les premières minutes, le cadre suffit à comprendre les enjeux amoureux et moraux.

Dans la suite, la manière qu’a Kurosawa de traiter son contexte peut désemparer. Entre masses révolutionnaires explicites et individus précis de ce système, Kurosawa lie un montage formaliste eisensteinien à une poésie et des cadres tenants presque du principe de photogénie hollywoodienne. En résulte un mélodrame d’intérieur aux allures de films noirs ancré dans un contexte politique dont l’angle de vision ne subsiste que rarement pour l’époque, notamment avec ce regard sur la résistance. Mais la spécificité de l’œuvre repose dans le choix fait par Kurosawa à ce moment précis du film : comment fuir la frontalité de ce contexte bien trop imposant, sans jamais le nier ? Au travers des discussions étudiantes, Noge et Itokawa étant les deux représentants des visions sociales, Yukie vit dans la beauté, l’art et son insouciance semble plus forte que la raison dont elle devrait faire preuve, la niant pleinement. Pourtant, Kurosawa décide de l’ériger comme pierre angulaire du film. L’innocente que les revendications communautaires ne touchaient pas, n’écoutant que celles de son cœur, se voit devenir le symbole d’un parcours politique.

Cette Setsuko Hara, future égérie de Yasujirô Ozu, résume à elle seule la puissance de l’œuvre. Elle incarne la force du cadre et l’art du silence lors des longs plans de Kurosawa éblouissant. Une réelle tension s’échappe de ces moments où le parcours de cette jeune femme passe une nouvelle étape, les flux des relations entre les personnages devenant presque palpables. Le souffle coupé, l’espace de ces quelques instants, le spectateur prend aussi part à cet apprentissage, car le voyage est partagé. De plus, la notion d’excellence visuelle que l’on peut attribuer à la construction filmique arrive à prendre écho au sein de son visage, encore et toujours présent en gros plan, illuminant l’écran, magnifiquement souligné par le décor. En effet, le cadre d’intérieur vient créer une double frontière, accentuant la composition de chaque forme, à la manière d’un cube théâtral.

C’est donc au cours de son émancipation qu’elle représente la vie elle-même, la liberté de celle qui veut exister dans le présent et non le passé, afin de nous entraîner avec elle. Cependant, au moment où elle retrouvera Noge pour le perdre quelques minutes de film plus tard, Kurosawa décide de revenir à la source de son récit et construit la dernière épreuve du parcours politique : la fidélité morale. Yukie s’approprie alors pleinement l’œuvre et Kurosawa vient directement se replonger dans une mise en scène sortie tout droit d’un film d’Eiseinstein. Le montage s’établit au service de la forme qui permet de lier, la figure du paysan ouvrier se forge et la femme forte que l’on insulte de traîtresse suites aux actions de son défunt mari, n’en devient que plus robuste. Dans ce pays aussi conservateur que le Japon et dans un cinéma masculin comme celui de Kurosawa, une telle figure permet de démocratiser avec ferveur les mœurs.

Reste alors cette femme, fidèle à la raison qu’elle s’est fondée au long du film, dont le visage meurtri incarne dorénavant la trace du chemin parcouru et qui ne veut rien regretter de sa vie. Kurosawa dresse avec ce portrait un message à la jeunesse qui porte au-dessus d’elle le poids du passé, mais dont les devants sont à prendre plutôt que les regrets, car le futur ne peut se construire qu’ainsi. Au lendemain de la guerre, l’appel se présente comme humaniste, prônant un avènement de la liberté de l’individu où la masse reste cependant le symbole de la révolution effectuée et une ouverture à l’union de la nation et du monde. Je ne regrette rien de ma jeunesse se pose alors comme annonciateur d’un cinéma purement de Kurosawa. Portant en son sein des similitudes, l’œuvre finale semble pourtant incomparable. À la croisé des chemins, entre montage formaliste soviétique, cadres théâtraux, lumières d’intérieurs de films noirs et poésie au sein de la Nature, l’un des pères du cinéma japonais crée ici une œuvre à part, témoignant d’une période éprouvante et dont seul l’Humanisme peut en édifier à nouveau les bases, sans pour autant les oublier.

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