Liberté chérie !

Avis sur Je suis un évadé

Avatar Kalopani
Critique publiée par le

"I Am a Fugitive from a Chain Gang" est un film remarquable à plus d'un titre mais il est surtout recommandé à tous ceux qui pensent que les studios hollywoodiens ne sont là que pour vendre du pop-corn. Lorsque les décideurs ont un peu de courage, on peut avoir des films engagés, interpellant intelligemment l'opinion publique et espérer ainsi faire bouger les choses. Ce film retrace l'histoire vraie d'un ancien combattant, injustement arrêté, qui va vivre l'enfer dans un bagne de Géorgie. Le réalisme est tel, l'émoi fut tellement important parmi la population, que l'Etat de Géorgie a été contraint de revoir son système pénitencier. Bingo, l'audace paye, et le film de LeRoy sera un succès critique et financier. Bien sûr, nous sommes en 1932, dans la période pré-code, mais cela n'enlève en rien au mérite de ce film qui montre, avec brio, le visage d'une Amérique pratiquant toujours l'esclavagisme.

"I Am a Fugitive from a Chain Gang" fait ainsi office de référence dans la catégorie "films de prison" mais Mervyn LeRoy a le bon goût d'élargir la réflexion sur les différents aspects que peut prendre la perte des libertés au pays de l'Oncle Sam. Même s'il ne balaye pas totalement le sujet, en quatre-vingt-dix minutes cela aurait été difficile, il a le mérite d'en faire une belle ébauche.

Son personnage principal, le dénommé James Allen, est en quelque sorte monsieur tout le monde, l'homme de la rue ou John Doe si vous voulez. C'est un homme ordinaire, ni bon ni mauvais, ni beau ni laid, auquel tout le monde peut s'identifier. James vit d'ailleurs une existence d'une affligeante banalité jusqu'au jour où il s'en va risquer sa vie dans les tranchées. Une fois la Grande Guerre terminée, il se dit que sa vie est un don beaucoup trop précieux pour la gaspiller inutilement. Notre garçon rentre ainsi chez lui avec des idéaux plein la tête et un grand désir de liberté ! Le mot est lancé, la liberté, et LeRoy de nous questionner si celle-ci est réellement possible ou, au contraire, demeure une belle utopie !

À partir de là, la vie de James va s'apparenter à une quête désespérée de liberté. Et LeRoy de nous montrer, avec un véritable fatalisme, que les chaînes entravant la liberté d'un homme ne sont pas simplement celles fixées aux pieds des bagnards ! Elles peuvent être symboliques, arrivées insidieusement dans notre vie, ce qui ne les rend pas moins dangereuses pour autant !

Ainsi ces chaînes peuvent être celles qui maintiennent le petit ouvrier à sa chaîne de travail, l'obligeant à taffer pour un salaire de misère qui lui permet juste de subvenir à ses besoins. Le quotidien devient alors une prison sans barreaux. Mais ces chaînes peuvent être aussi celles du mariage, condamnant l'individu à rester auprès d'une personne qu'il n'aime plus. L'enfer du couple en quelque sorte. Mais les contraintes peuvent être aussi sociales avec cette bonne société ou cette famille venant gentiment vous dicter votre comportement, votre façon d'être et de penser. Lave toi les mains avant de passer à table, va à la messe le dimanche, fait consciencieusement ton devoir citoyen, paye à temps tes impôts, fonde une petite famille et évite de traverser hors des clous. Enfin, quelque chose comme ça !

Tout cela est présent dans "I Am a Fugitive from a Chain Gang", renforçant la portée et la pertinence du propos. Mais pour moi, le film a les défauts de ses qualités. En effet, aborder autant d'aspect en quatre-vingt-dix minutes donne une étrange impression de butinage ! Je dois avouer que le début du film m'a laissé un peu sur ma faim, me faisant l'effet d'un catalogue sommairement établi ou une narration qui sombre un peu trop dans la facilité. En d'autres termes, je trouve que LeRoy conduit un peu facilement notre James Allen en prison ! Le retour dans la famille semble par exemple incroyablement surréaliste. Pourquoi l'entourage de James ne veut-il pas concevoir que notre homme puisse refuser le job à l'usine ? Cette position est excessivement ridicule. De même, dans la minute qui suit on retrouve le pauvre James accepter le fameux poste et voir à travers sa fenêtre l'illustration de son rêve de liberté. Là aussi, c'est un peu facile ! Tout aussi rapidement, on le retrouve tenter de réaliser son rêve, vivant de petits boulots. LeRoy nous montre cette situation avec une belle maîtrise des ellipses narratives, mais là aussi on peut s'interroger sur l'incroyable déveine de notre héros. Le premier type qu'il croise lui propose de lui offrir un casse-dalle, et pratiquement l'instant d'après le voilà arrêté, menotté et envoyé au bagne !

Tout cela pour dire que si le film est brillant par son âpreté et son efficacité, la première partie donne l'impression d'un étalage de situations qui ne suscitent pas la réflexion. Voilà un bien faible reproche car le film touche à l'excellence dès l'arrivée au bagne. Il y a tout d'abord le symbolisme très fort de voir un ancien combattant, défenseur de l'idéal de liberté de son pays, toucher le fond de la sorte. LeRoy utilise merveilleusement bien la force évocatrice des images. Ainsi subrepticement, on avait pris conscience du destin des anciens combattants lorsque James voit toutes ces médailles misent au clou. Le bagne nous montre le visage d'une Amérique tortionnaire qui fait vivre à ces hommes un enfer peut-être plus rude que la guerre, considérant l'individu comme du bétail. Les conditions de vie, la promiscuité, la nourriture infecte, les humiliations... les images sont violentes mais l'effroi vient surtout de ce qui est suggéré. Ces coups portés en pleine nuit, que l'on entend simplement ; cette mort omniprésente symbolisée par ce cercueil quittant l'enceinte...

Mais le plus terrible, ce n'est pas cette fatalité qui semble ne plus lâcher James, c'est surtout cette machinerie, froide et inhumaine, qui peut broyer impunément tout le monde et qui s'obstine à ne pas reconnaître ses erreurs. L'absence de happy end et le jeu très expressif de Paul Muni, renforçant la portée dramatique d'un film haletant et impertinent jusqu'au bout.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 602 fois
35 apprécient

Kalopani a ajouté ce film à 2 listes Je suis un évadé

Autres actions de Kalopani Je suis un évadé