That is the question

Avis sur Jeux dangereux

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La première scène du film dans laquelle Hitler déambule dans les rues de Varsovie pour rechercher l'approbation de la foule donne le ton : méfiez-vous des apparences. Il ne sera question ici ni d’espionnage pur et dur, ni de patriotisme exacerbé, ni de résistance acharnée. Seulement d'une immense pièce de théâtre où se joue la comédie du Blitzkrieg et le destin de la résistance polonaise et notamment celle d'une petite troupe de théâtre héroïque unie comme les cinq doigts de la main.

A chaque fois que Joseph Tura, le "plus grand acteur polonais de sa génération" d'après l'intéressé, entame le célèbre soliloque d'Hamlet "To be or not to be", l'assistance est en effervescence. Parce que la perspective de voir réciter ce fameux couplet par ce fameux comédien les réjouit? Non, en fait il n'y a que lui que ça émoustille. Parce qu'un olibrius des premiers rangs quitte son siège et fuit la représentation? Oui. To be or not to be cuckold? That's not a question anymore. Car chaque soir quand il entonne ses premières lignes de texte, le fringuant déserteur part conter fleurette à sa femme, Maria Tura, avec dans l'idée de lui montrer son avion (il est pilote dans l'aviation militaire). C'est encore lors d'une de ses récitations que l'annonce de l'entrée en guerre de la Pologne contre l’Allemagne Nazie est faite. Décidément... Il y aurait là de quoi décourager le plus téméraire des acteurs. Mais pas le plus grand. Car c'est finalement dans l'adversité et les costumes successifs d'un colonel SS, d'un traitre polonais et d'un général proche du Führer que l'acteur shakespearien trouvera ses meilleurs rôles.

Sur l'affiche est lisible l'accroche suivante : "Deux heures de fou rire". Si l'envie vous prenait d'intenter un procès pour publicité mensongère à United Artist, jouez plus tôt sur le "deux heures" que le "fou rire". Car si effectivement le film est drôle à se péter les côtes, il ne dure en revanche que 99 minutes. Pas sûr qu'un tribunal vous donne raison toutefois car non seulement c'est irrecevable mais en plus les chances que la justice préfère le film à vos jérémiades sont grandes. On ne compte plus les situations abracadabrantesques et les répliques hillarantes du film. C'est du Lubitsch vous me direz, rien de plus normal. C'est vrai que le natif de Berlin nous avait déjà courbaturé les zygomatiques quelques années plus tôt avec Ninotchka et The Shop Around the Corner notamment, mais jamais avec cette virulence et un sujet aussi sensible (le film sort en 1942 alors que Hitler est encore dans sa phase ascendante).

Être ou ne pas être c'est là toute la question du film. Être ou ne pas être une victime apathique du danger du nazisme. Être ou ne pas être ce que l'on voudrait être : un grand acteur shakespearien, une femme libre et indépendante, un metteur en scène respecté, autre chose qu'un simple figurant... Une autre question, bien plus complexe, est soulevée : celle du support de l'identité. Qui de l'habit ou du moine fait l'un et l'autre? Un comédien dans une "chemise brune", ou un autre dans l'uniforme d'Hitler deviennent-ils des diables? Au contraire, un traître et délateur dans le costume respecté d'un intellectuel et d'un professeur est-il un homme bien? Clairement, s'il y en a un qui déteint sur l'autre c'est bien l'homme dans l'habit nous dit Lubitsch. Et on ne saurait être plus d'accord avec lui. Dans ce cas là pourquoi ne pas dédiaboliser, grâce aux comédiens de la troupe de théâtre, les uniformes de la Schutzstaffel? Et ainsi, en allant au bout du processus, banaliser et se moquer des vrais nazis qu'il y a dedans? Coup de force magistral.

Le second grand coup de Lubitsch est celui qu'il donne à l'idéologie fasciste et au pouvoir des médias et notamment à celui du théâtre et du cinéma. Quand Goebbels inondait la presse, la radio, le cinéma, le théâtre et la télévision de son infâme propagande nazie et clamait haut et fort "voilà l'instrument de la dictature et de l'oppression", Lubitsch lui rétorquait, sur son propre terrain, qu'une simple troupe d'acteur pouvait s'opposer à sa folie et le film qui les mettait en scène ridiculiser ses pontes, au premier rang desquels leur guide, leur idéologue, leur Führer. C'est tout simplement monstrueux. Et comme c'est Lubitsch c'est à double sens : si le cinéma permet de tromper l'ennemi à grand coup de maquillage et de cabotinage, il permet également aux femmes de tromper leur mari. Exceptionnel.

La mise en scène de Lubitsch illustre parfaitement son propos : elle est légère, enjôlée, enlevée, pleine de peps et d'inventivité. A ce titre toute la scène dans laquelle le traitre Siletsky se croit interrogé au quartier général de la Gestapo avant de se rendre compte qu'il est dans le décor d'un théâtre est très lourde de sens. Tout comme l'est l'ultime coup d'éclat du film, quand la troupe usurpe l'identité du Führer, justement convié à une représentation théâtrale : comment oublier l'imitation confondante de Tom Dugan en dictateur nazi ou la tirade de Felix Bressart qui interprète enfin, l'espace d'un instant, Shylock, le vieil usurier juif du Marchand de Venise? Si le film est ce qu'il est c'est également grâce à ses comédiens, tous exceptionnels : Sig Ruman dans le costume d'un ventripotent colonel SS ("So they call me Concentration Camp Ehrhardt?") toujours en train de rejeter la faute sur son capitaine Schultz ("Schuuuuuuultz!), Stanley Ridges impeccable de fourberie dans celui du traitre Siletsky ou encore la magnifique Carole Lombard dans le rôle de Maria Tura, la femme fidèle a ses envies et ses convictions du célèbre comédien Joseph Tura, interprété par l'aussi rare que grandiose Jack Benny. La star du film c'est lui. Celui pour qui Lubitsch a écrit le rôle (qu'il s'est empressé d'accepter) c'est encore lui, celui qui se travesti pas moins de trois fois mais trouve encore le temps de cabotiner de faire valoir son talent auprès de son public dupé c'est encore et toujours lui.

Comme Chaplin et Capra, Lubitsch a choisi de rire de l'idéologie nazie. Peut-être plus que les deux autres, il a su allier profondeur du scénario et légèreté de la mise en scène. Sa fin de carrière, en concordance parfaite avec la durée du deuxième conflit mondial qui dut le transcender, fut un véritable raz-de-marée de petits chef-d’œuvres depuis Ninotchka en 1939 à Heaven Can Wait en 1943 et dont To be or not to be est la figure de proue et sa conviction que la victoire de la lumière sur les ténèbres viendra. Comme Wilder qui dit à ses funérailles "No more Lubitsch" (et sur la porte de bureau duquel on pouvait lire "How would Lubitsch do it?" ) et Wyler qui surenchérit "Worse than that. No more Lubitsch pictures." on ne peut que regretter la mort si prématuré d'un réalisateur de son talent et de son intelligence.

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