Jim au carré

Avis sur Jim et Andy

Avatar Paul Wew
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[Création 3]

J’entretiens avec Jim Carrey un rapport d’admiration nuancée. Tantôt béate, lorsqu’il s’agit d’Eternal Sunshine Of The Spotless Mind que je considère sans doute comme l'un des métrages qui parle le mieux d’amour, et un petit miracle au regard du reste de la filmographie de Gondry. Tantôt raisonnée mais sincère, The Truman Show. Plus coupable si l’on aborde les Ace Ventura ou The Mask, que j’ai du voir cinq fois chacun, victime générationnelle plus ou moins consentante. Carrément critique pour ce qui concerne Dumb & Dumber et quelques engeances comparables. Je confesse, vaguement honteux, avoir pris un peu de plaisir au visionnage de Bruce tout puissant, qui contrairement à la dialectique ne casse pas des briques. Au total, si l’on excepte quelques moments de bravoure, Carrey est volontiers lourd, n’hésite pas à verser dans le franchement puéril, en fait trop, et pire que tout, ne peut pas s’arrêter de bouger une seconde (et je ne déteste rien tant que les comiques gesticulants, à la De Funès). Et pourtant, en dépit des gesticulations, il y a quelque chose. Qui affleure, lorsque son visage devient un instant celui de Clint Eastwood, lorsqu’il réussit un sketch, ou joue l’amoureux oublié.

Ni fan énamouré, ni détracteur remonté, j’avais été très impressionné par le Man on the moon de Milos Forman. J’étais donc très favorablement disposé au visionnage d’un documentaire qui en révélerait les coulisses ; et me permettrait peut-être de saisir quelque chose de mon intérêt pour l’acteur. Mais est-il question de l’un ou de l’autre dans ce documentaire ? D’emblée, ce n’est plus si clair. Le récit conjugue, assez chaotiquement, plusieurs dimensions : les commentaires de Carrey assis face à l’objectif ; les pérégrinations sur le tournage en caméra portée, où l’on assiste à ses frasques ; quelques courts extraits de Man on the moon ; et les images d’Andy Kaufman lui-même (sketchs, interviews…). Le montage est rapide, cuté dans tous les sens, et il est bien difficile de s’y repérer par moments : suis-je en train de regarder Carrey jouant Kaufman jouant son personnage ? Un vieux sketch de Kaufman lui-même dont Carrey s’est inspiré pour son rôle ? Carrey reproduisant avec un vrai catcheur le faux sketch de Kaufman avec ce même catcheur ? Un dérapage imprévu par l’équipe du film dans la tentative de reproduction de ce combat ?

Jim et Andy passe en force, il s’agit d’accepter de se faire un peu malmener - c’était d’ailleurs déjà le cas de Man on the moon. De lâcher ensuite la question de la véracité des scènes, tant l’ambition de Jim Carrey est claire : briser toutes les barrières, jeter les débris en l’air, voir ce qui retombe. L’acteur se fait voyageur interdimensionnel, offre de nous guider dans le maelstrom. A partir d’un dispositif curieux, et pour tout dire plutôt embarrassant : une interview donc, face caméra, enrichie d’une voix off. Lesté de cuir, abondamment barbu, Jim surjoue le vieux briscard expérimenté, qui a deux ou trois choses à nous apprendre sur la vie, et c’est assez déplorable. Poseur, salement rattrapé par son américanité, ménageant des silences pour laisser à l’auditoire le temps de méditer les profondes vérités qu’il assène… il développe un récit finalement très convenu autour du processus de jeu. Rien ne sonne si faux que ces moments de récitation, et le contraste avec les réminiscences filmées du tournage se révèle saisissant. Pourtant c’est précisément là, dans la brèche, que l’intérêt du documentaire commence à affleurer : c’est lorsqu’il joue Kaufman jouant son personnage jouant une parodie… que Jim Carrey est vrai.

Le pouvoir de révélation de Jim et Andy est ailleurs, dans ses images mêmes. S’il semble ne pas en être tout à fait dupe (pour preuve, son insistance à intégrer les extraits filmés pour le documentaire au film d’origine), c’est malgré Jim Carrey que le film produit son profond effet de vérité. Du moins à côté, sur une autre scène ; et pourtant dieu sait que le film n’en est pas avare. Ce qu’il met à jour ne concerne pas tant Man on the moon (ceux qui s’attendent à un making of en bonne et due forme ne vont pas être déçus du voyage), ou l’acteur… que le cinéma, voire la création en général. Exemplairement dans ce discours sur la folie qu’il semble vouloir développer. Carrey y insiste : il n’était que très peu conscient de ce qui se jouait au moment du tournage. Il s’est tant immergé dans son personnage qu’il a fini par ne plus bien distinguer la berge... C’est donc de sa folie à lui dont il est question - ce que Chris Smith traite avec admiration (si ce n’est complaisance). Cela me semble en tout point une fausse piste : que Jim Carrey en fasse des caisses dans son rôle de savant fou auquel ses créatures échappent, ou qu’il soit authentiquement en proie à des forces qui le dépassent m’intéresse assez peu. Je n’ai aucun moyen de trancher son authenticité ; de départager la part de storytelling hollywoodien, de sa part singulière de folie et de talent (qui existe, à n’en pas douter). Mais est-ce Jim Carrey le plus fou de l’histoire ? A mesure que le documentaire multipliait les niveaux de lecture, c’est à Une femme sous influence que je me suis mis à penser… car ce que révèle la “folie” de son personnage principal, c’est avant tout la folie du monde (https://www.senscritique.com/film/Une_femme_sous_influence/critique/93010131).

Car que montre Jim et Andy, pour peu qu’on prenne ses images au pied de la lettre, débarrassées de l’interprétation univoque que l’on nous sert sur un plateau ? Des techos pas dizaines, des maquilleurs et costumiers qui font exister le film. Des acteurs, et pas les moins barrés en plus, Danny DeVito, Courtney Love, Paul Giamatti notamment, qui observent, mi-amusés mi-inquiets. L’ancien partenaire de Kaufman, qui semble faire de son mieux pour suivre ce qui se passe. Un réalisateur, Milos Forman, qui, quoiqu’on en pense n’est pas le premier clampin venu, et n’a plus grand chose à prouver à ce stade… Soit quelque chose comme cent-cinquante personnes qui toutes, “jouent le jeu”. Ce qui signifie ici supporter les frasques de Jim Carrey en roue libre, qui hurle et invective ceux qu’il croise, jette son café sur son antagoniste fictif, disparaît longuement avant de réapparaître à moitié maquillé… On assiste ainsi à quelques scènes proprement hallucinantes, où Forman, se frottant les yeux d’épuisement, s’adresse à Carrey grimé en Tony Clifton (l’un des personnages de Kaufman), le priant littéralement de “dire à Jim qu’il aimerait bien lui parler”... Qui est fou là-dedans ? Le trublion en chef ? Ou le milieu ambiant, qui tolère tout, sans que personne, semble-t-il, ne songe à contraindre ou contrarier le processus, bref n’en vienne à se dire que ça va bien, qu’il va se calmer deux minutes le gus-là, et se comporter normalement ?

Question subsidiaire : à quoi aurait ressemblé le film, dans un monde moins fou ? [Et nul besoin d’aller chercher outre-Atlantique les manifestations de folie/comportement puéril, quiconque a déjà eu quelques échos du comportement de l’acteur/actrice français/e bankable moyen/ne, entre et sur les tournages, en trouvera aisément quelques traces, pas toujours avec autant de bonheur]. Jim Carrey finira même par jouer Andy Kaufman pour la famille de celui-ci, “ravie” d’après le documentaire de retrouver un instant le fils/frère parti trop tôt. Est-ce cette absurdité-là qui fait la qualité du film ? Ce franchissement des limites ? L’ambivalence ressentie pendant le visionnage n’a pas disparue lors de cette rédaction, et m’impose de faire coexister les deux représentations. Celle, plus politique, qui aurait tendance à brocarder la toute-puissance de l’acteur qui peut tout se permettre (y compris maltraiter ses collaborateurs) sous prétexte de créer. L’autre, qui se rejouit que ce genre de dispositif fou soit possible, et accouche de tels films - et a sans doute à voir avec le plaisir enfantin de voir Jim Carrey faire, encore, le pitre.

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