Critique : Jobs (par Cineshow.fr)

Avis sur Jobs

Avatar Mathieu  CRUCQ
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La vie des grands hommes ou légendes a toujours été une source inépuisable pour le cinéma. Du grand film où la légende dépasse le cadre de la réalité, à la petite production étriquée pas du tout au niveau de la stature du modèle qui l’inspire, on a pu tout voir et spécialement ces dernières années, où toute idée non originale est bonne à prendre. En 2013, le film Hitchcock se rangeait clairement dans dans la seconde catégorie, et proposait sous prétexte de se focaliser sur une période de la vie du réalisateur une œuvre à la portée franchement risible. Aujourd’hui, c’est au tour de Steve Jobs (décédé pour rappel en octobre 2011) d’avoir son premier biopic, premier car d’autres sont en cours de pré-production, nous y reviendrons un peu plus tard. Contrairement au chef d’œuvre de David Fincher, The Social Network, qui narrait la création d’un empire via un individu, Jobs prend le parti pris de suivre la vie du créateur d’Apple. Un choix qui peut sembler être un détail, mais qui change fondamentalement le rapport au film, car ce n’est plus une idée le sujet, mais bien un être humain.

Un chemin a priori plus facile puisqu’il suffit ou presque de suivre l’histoire et raconter les différentes actions et réussites du personnage, mais évidemment plus casse gueule si jamais le script se révèle insuffisant. Et même si l’on espérait secrètement que Jobs soit un film à la hauteur du bonhomme, on ne peut que déchanter assez sévèrement devant le résultat proposé, et ce malgré la prestation franchement convaincante d’Ashton Kutcher. Car il sera difficile de parler de parti pris cinématographique tant le film de Joshua Michael Stern ressemble à une mise en images extrêmement simpliste d’extraits de la biographie de Steve Jobs, avec ce que cela induit de coupes nécessaires pour rentrer dans un format 2h, et des choix franchement discutables quant à la matière gardée vis-à-vis de ce qui pouvait être raconté. Bien que Jobs se concentre uniquement sur la période entre les études dans les années 70 et la présentation de l’iPod en 2001 (scène d’ouverture), le film manque cruellement d’un véritable point de vue porté sur l’homme.

Et même si le second tiers centré sur les premiers pas de la startup, la levée de fond, et la création de l’Apple I et Apple II est plutôt intéressante de par l’effervescence logique qu’il suscite, le reste n’est que poncifs enchaînés les uns à la suite des autres, provoquant parfois même une véritable gêne. A ce titre, Stern se rate complètement lorsqu’il s’agit de poser les bases de son récit en transformant la jeunesse de Jobs en cliché hippie extrêmement insupportable. Même si dans les faits, la réalité n’était surement pas très éloignée de ce qui est montré à l’écran, le réalisateur ne s’embarrasse d’aucune prise de recul, d’aucun regard propre sur cette période clef de la vie de Jobs, et livre un démarrage extrêmement laborieux beaucoup plus proche d’un rendu télévisuel que cinéma. Une nouvelle fois, il sera bien difficile de tisser ne serait-ce qu’un lien entre Social Network et Jobs mais dans le fond, l’histoire dépeinte à savoir la création d’une startup et l’émergence d’une figure qui a, à sa manière changer le monde, est identique et les parcours relativement proches. De fait, la comparaison même involontaire sera douloureuse pour le film Jobs qui tentera de proposer des situations déjà vues dans le film de Fincher, mais au rendu tellement inférieur qu’elles ne peuvent convaincre.

Dans les deux films, l’objectif est de montrer comment deux individus en marge de la société et beaucoup plus intéressés par la pratique que par la théorie, se livrent totalement à une idée, à un point que la notion d’humanité n’existera pas plus. Une livraison totale à une cause qui transformera et Zuckerberg d’un côté pour Facebook, et Jobs pour Apple, en individus hors du temps et rebelles vis-à-vis d’une société qui impose un modèle cadrée de pensée. Et c’est véritablement cette folie qui rend ces hommes passionnants, car à cet instant, la frontière avec le génie pur est totalement flou. Et cette folie qui devrait rendre le personnage de Jobs à la fois magnétique, stupéfiant, et odieux à la fois (du fait que personne n’arrive véritablement à son niveau d’exigence extrême) n’arrive jamais à être exprimée par le film. En ce sens, le pari est raté et même si à de rares instants le réalisateur se complet à filmer en gros plan les tics du personnage (comme pour dire « hey regardez, il a des tics donc il est fou »), jamais on arrivera à croire à l’histoire qui nous est conté. Car le film est trop petit, trop peu ambitieux, trop lisse pour dépeindre un tel homme. Le réalisateur aurait raconté l’histoire de l’inventeur du couteau-suisse que le traitement n’aurait même pas été différent.

Il faut dire que le script proposé par Matt Witheley n’a pas vraiment aidé le projet, celui-ci s’attardant sur des anecdotes pour oublier des pans entiers de l’histoire, ou balayer d’un revers de dialogues des choses pourtant fondamentales. C’est ainsi que la guerre entre Bill Gates et Steve Jobs est expédiée, que le terme de Pixar n’est jamais évoqué (il est pourtant le créateur du studio après le rachat de la division « graphisme par ordinateur » à Lucasfilm), que pour faire comprendre que Jobs est en train de changer le monde on est obligé de nous le dire trois à quatre fois, que le projet NeXt est évoqué par une simple image, et que le rebouclage sur la séquence d’ouverture n’est jamais faite (le film s’arrête au moment où Jobs reprend les reines d’Apple en 1996). Au lieu de cela, le scénario préférera s’attarder sur des détails, et autres passages insupportables tant ils respirent la fausse recherche d’émotion (quand Jobs se fait sortir du board d’Apple, il retourne chez ses parents en pleurs, regarde les photos du tout début d’Apple comme pour nous faire comprendre « ai-je bien fait ? »).

En se focalisant sur l’homme et non sur son idée, l’équipe derrière ce biopic (conçu, tourné, monté et sorti en seulement 11 mois, un vrai record…) laisse donc de côté tous les autres personnages qui gravitent autour de Kutcher, sans pouvoir revendiquer la moins qualité d’écriture et consistance. Seul Steve Wozniak parviendra tout juste à marquer les esprits, mais les autres et notamment les participants au projet d’origine sont tellement vides de substance que lorsque l’on nous exposera la séquence où Jobs refuse de leur attribuer des stock-options, on ne ressentira pas une once d’émotion. Fincher avait bien compris que pour raconter une histoire si récente, il fallait arriver à agripper le spectateur, l’emmener avec soi, rendre cette histoire à la fois magique et viscérale mais surtout, travailler les autres personnages pour que l’on ressente de l’empathie. Dès l’instant où l’on se moque d’eux, le personnage principal pourra être de la pire espèce que cela ne nous impactera pas, ou très peu. Le film Jobs a donc tout du projet opportuniste, mais qui de par l’histoire du protagoniste principal aurait pu malgré tout être franchement intéressant. Mais l’incapacité du réalisateur à oser le moindre parti pris, couplé à l’indigence d’un script semblant avoir été écrit en se basant sur des pages au hasard de la biographie de Steve Jobs, ne peuvent légitimement pas déboucher sur un chef d’œuvre.

Un véritable regret d’autant que la performance de Kutcher est troublante de réalisme et qu’en de meilleure mains, nul doute que le projet aurait été passionnant. Un vœu pieu pas tant que cela de l’ordre du fantasme puisqu’un autre film sur Steve Jobs est en préparation. Ecrit par Aaron Sorkin (scénariste de Social Network), le film est annoncé comme étant une œuvre totalement inédite. La volonté de Sorkin est de capter l'essence du personnage en seulement trois scènes. Trois scènes qui se dérouleront en temps réel (une demi-heure du film sera une vraie demi-heure de vie), à trois instants précis de la vie du fondateur d'Apple, juste avant le lancement de trois produits : le premier Mac, le NeXT, quand il a quitté Apple, et enfin le lancement de l'iPod. Une vraie proposition de cinéaste qui rendra (je pense) honneur à la vision de créateur d'Apple qui n’a eu de cesse de dire « Think Different ». Une baseline que l’équipe derrière Jobs aurait dû longuement méditer…

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