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Avis sur Jodorowsky's Dune

Avatar Marius Jouanny
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Après visionnage d’un film, il est souvent difficile de s’imaginer l’entièreté du processus artistique qui a conduit l’œuvre jusque dans les salles obscures. Encore plus, lorsqu’il s’agit d’un chef-d’œuvre, de mesurer à quel point il a impacté les films sortis après lui. Alors quand le film n’est jamais sorti, n’en parlons pas, la question peut d’ailleurs paraître incongrue : comment un film inachevé, jamais tourné, pourrait-il eu avoir une quelconque influence par la suite ? Comment peut-il dégager une aura, faire naître l’étincelle jubilatoire du spectateur éberlué par ce qu’il n’a (en l’occurrence) pas vu ? C’est toute la démonstration de ce documentaire sur le projet d’adaptation de « Dune » par Alejandro Jodorowsky dans les années 70.

Car c’est avant tout de spiritualité dont il est question : la création artistique est ici portée sur un piédestal religieux dont Jodorowsky est le prophète. Ses ambitions pour « Dune », radicalement anachroniques (son projet se déploya, je le rappelle, entre la sortie de « 2001 » et celle de « Star Wars ») rendent le déroulement de la pré-production du film excentrique, voir complètement surréaliste. Fort de deux succès commerciaux à la bizarrerie pourtant consommée (« El Topo » et « La Montagne Sacrée ») le metteur en scène veut réaliser avec « Dune » un messie cinématographique, un space-opera tellement halluciné et écrasant qu’il marquerait à jamais le 7ème art. Il entreprend donc de réunir, son script sous le bras, un bataillon de « guerriers spirituels », d’apôtres qui mettraient en forme sa vision avant-gardiste : ce recrutement, aux anecdotes savoureuses, s’apparente lui-même à une épopée digne des « Sept Samouraïs ». De Moebius à Dan O’Bannon, de Giger aux Pink Floyd, les plus grands artistes de l’époque sont sollicités, et tous ou presque répondent présent (seul le maître des effets spéciaux Douglas Trumbull fut rejeté par Alejandro, qui le voyait trop matérialiste !). Le casting est du même ordre : Dali, Orson Welles et Mick Jagger sont prêts à apparaître dans le film.

Le documentaire dévoile donc l’ampleur du projet dans une démarche didactique, à travers des interviews et de nombreux dessins de recherches tirés de la « Bible » de Jodorowsky : un carnet de plusieurs centaines (milliers ?) de pages, l’aboutissement de deux ans et demi de pré-production envoyé à tous les studios hollywoodiens pour financer le film, l’étape qui conduisit à l’annulation pure et simple du tournage. « Dune » et son réalisateur, fidèles à la dimension christique du projet, se voient donc sacrifiés et abandonnés, laissant néanmoins derrière eux une nouvelle génération d’auteurs désormais aguerris. Le documentaire, quant à lui, s’évade parfois de sa forme classiquement rigoureuse pour visualiser plus concrètement ce qu’aurait pu être « Dune ». Il en résulte notamment la retranscription animée du story-board de Moebius pour l’ouverture du film, un long plan-séquence traversant la galaxie, les affrontements spatiaux et les planètes, ou comment mettre des étoiles dans les yeux du spectateur en quelques coups de crayons. C’est finalement un message optimiste que transpire « Jodorowsky’s Dune » par tous les pores : tel Spielberg avec « Jurassic Park », le documentariste Frank Pavich décrit avec candeur la gloire et déchéance d’une entreprise incroyable, porteuse d’un espoir qui se grave profondément dans l’esprit du spectateur. Cette ode à la folie artistique, aux ardeurs créatrices démesurées ne donne paradoxalement qu’une seule envie : y plonger corps et âme pour réussir là où Alejandro Jodorowsky a échoué.

Le plus fascinant reste encore que ce projet gargantuesque est à l’origine malgré lui de certaines des plus grandes créations artistiques des décennies qui l’ont suivi : de « L’incal » à « La Caste des Méta-Barons », de « Star Wars » à « Alien », Jodorowsky et ses guerriers ont enfanté une constellation entière de la science-fiction du XXème siècle, dont la richesse incalculable n’a pourtant jamais tutoyé l’ambition monstrueuse du projet initial. L’adaptation de « L’Incal » par Nicolas Winding Refn (interviewé dans le documentaire) et, dans une moindre mesure, la suite de « Blade Runner » par Denis Villeneuve, tous deux prévues pour 2018, pourraient d’ailleurs s’en approcher.

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