Lost in la Duna

Avis sur Jodorowsky's Dune

Avatar Juwain
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Qu’y a-t-il de si fascinant dans un documentaire qui suit la genèse d’un film qui n’a jamais vu le jour ?
Facile ! Ce sont des films appétents qui donnent à fantasmer sur l'existence tant attendue d'un autre film. Rien n’est plus désirable que ce qu’on ne possède pas et qui ne sera jamais. Et puis, il y a cette détermination, cet entêtement adamantin propre aux réalisateurs à vouloir monter des films irréalisables.
On se souvient de Lost in La Mancha où Terry Gilliam devait composer avec un déluge apocalyptique et la double hernie discale de Jean Rochefort. Rageant !
On se souvient moins de The Death of Superman Lives: What Happened, l’adaptation de Superman par Tim Burton. Il faut dire que même Brandon Routh se gausse encore de Nicolas Cage/Superman et de sa coupe de mousquetaire qui pique autant les yeux que son costume aux couleurs criardes. Doublement rageant !

Alors qu’est-ce qui a bien pu enrayer la machine d’un film qu’on annonçait culte avant même sa production ? La réponse est dans le titre de ce très bon documentaire : Jodorowsky.

Au milieu des années 70, le réalisateur chilien a déjà à son actif plusieurs films autant barrés que bâclés. Résultat ? Ses films cartonnent ! Évidemment.
Lui vient alors une idée divine : adapter Dune, le chef d’œuvre de science-fiction de Frank Herbert. Un parcours du combattant va l’emmener de studio en studio à la recherche des 5 millions manquant à son film. En vain. Le réalisateur avant-gardiste effraie avec son scénario loufoque et foisonnant à une époque où le manichéisme est de rigueur.

Jodorowsky’s Dune de Frank Pavich est un documentaire remarquablement intelligent qui retrace ce projet avorté en s’appuyant sur deux forces irrésistibles.

La première, c’est ce clown de Jodorowsky. Il nous transporte littéralement dans le Dune qu’il a créé. La caméra de Pavich exploite opportunément son potentiel comique en magnifiant ses folles mimiques, ses idiosyncrasies fulgurantes, son globish truculent, son enthousiasme débordant, ses anecdotes hilarantes. Jodorowsky est un vrai personnage. Tout n’est sûrement pas vrai dans ce qu’il raconte. Peu importe. Tout est vrai quand on le dit avec style. Il veut adapter Dune ? Il s’entoure des « meilleurs soldats » alors qu’il n’a jamais lu le livre, connaît à peine l’histoire. Il veut avoir Dali, Mick Jagger et Orson Welles dans son film ? Il ne fait rien pour mais le hasard les amènera sur sa route. Il veut voir la version de David Lynch ? Il est hilare devant la médiocrité de l’adaptation.

La deuxième, Il faut la trouver du côté du storyboard originel, cet épais volume bariolé, ce talisman omniprésent que Jodorowsky a trimballé chez tous les producteurs dans l’espoir de boucler son financement. Pour prendre la mesure de la qualité extraordinaire de ce travail préparatoire, Pavich anime joliment les planches de Moebius (Blueberry, Les maîtres du temps), Giger (Alien) et O’Bannon (Alien, le film Heavy Metal) qui prennent vie à la manière d’un folioscope.
Tout est là. Dans cette Bible. Ce livre a ensemencé les esprits fertiles du tout-Hollywood dès la fin des années 70. Star Wars, Terminator, Alien et même Prometheus sont tous plus ou moins influencés par ce storyboard. Et le documentaire de souligner la filiation en comparant avec conviction planches et scènes de ces grands classiques de SF.

Pour autant, Jodorowsky, qu’on écouterait divaguer pendant des heures, ne nourrit aucun regret. Et pour cause, son film existe bien selon lui. Avec Moebius toujours aux dessins. Son adaptation, c'est L’incal : série de BD des années 80 qui réunit toutes les meilleures idées, les plans les plus cinématographiques, les trouvailles les plus psychédéliques de son Dune.
David Lynch a probablement lu L’incal… et doit se dire qu’il aurait sûrement aimé manquer de 5 millions lui aussi pour éviter à la seule adaptation cinématographique de Dune le désastreux naufrage qu’on lui connaît.

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