Le Triomphe de l'Homme de la Rue qui Rit

Avis sur Joker

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(Note : j'ai vu le film en VOSTFR, j'ai comparé avec la VF et je trouve que Joaquim Phoenix et les autres acteurs ont déjà des voix qui collent déjà très bien à leurs persos. En français, j'ai l'impression que c'est pas aussi pertinent...)

Cette version des origines cinématographiques du Joker avec Joaquim Phoenix est une des meilleures qui soient, puisqu'elle pourrait s'insérer aussi bien avant la version Batman de Tim Burton de 1989, que celle de Nolan ou même avant la série légèrement mal vieillie Batman de 1966.

Elle a une dimension universelle grâce à un personnage universel : le Joker, un clown avec un flingue inspiré de L'Homme qui Rit de Victor Hugo, qui en dépit de son allure rigolarde est en fait une figure comique né d'une terrible tragédie.

En dépit de certaines critiques et de polémiques stupides et préconçues sans analyse profonde (par fanatisme envers telle ou telle version, ou par crainte aveugle de "mimétisme de la violence"), ce Joker s'inspire aussi bien de Cesar Romero, de The Killing Joke ou même de The Dark Knight Returns (la scène où "Monsieur J" fume et passe à l'acte).

Mais je me répète, comme les gens décrits dans Mad World de Tears for Fears, une chanson qui dépeint aussi bien le Arthur Fleck/Joker dépressif de Joaquim Phoenix que le monde sclérosé et inégalitaire de Gotham City.

When people run in circles / It's a very, very mad world

Ce Arthur Fleck a au départ plus un rire de dépressif fondant en larme qu'un rire de sadique. Il ne rit que parce qu'il a un problème (ou en aurait un) ou uniquement par réflexe défensif face à la violence et l'aliénation imposée par Gotham.

Il faut dire que ce monde ne l'aide pas : il a un job de merde, les gens le bastonnent sans raison, son patron le méprise, les gens ne le trouvent pas drôle mais n'ont pas d'humour eux-mêmes, et enfin les élites l'empêchent de réaliser ses rêves innocents, font semblant d'écouter et traitent les perdants et les malchanceux de "clowns".

Ce péjoratif est utilisé par un Thomas Wayne dépeint comme une sorte de Donald Trump de Gotham City : c'est un fat qui traite les gens de clowns parce que ses riches employés se font agresser dans le dangereux métro, mais il fait ensuite semblant de comprendre les pauvres et de se battre pour eux.

C'est pour ça que quand Fleck fait son premier crime sans se faire prendre, les pauvres se prennent de sympathie pour lui sans savoir qui il est, parce qu'ils reprochent aux victimes du Joker d'être des riches méprisants comme Wayne.

Notre Fleck commence à atteindre le Sublime et se met à danser avec le Diable au clair de Lune, à sourire plus souvent, à rire de façon plus saine et à se moquer de l'hypocrisie de la société. Mais comme le Joker de The Killing Joke le disait, il suffit d'une mauvaise journée et d'un peu d'abandon pour rendre quelqu'un complètement fou dangereux :

Il apprend qu'il serait le fils illégitime de Thomas Wayne, et va donc rendre visite à son manoir. En chemin, il tombe sur le petit Bruce Wayne et agresse son majordome Alfred Pennyworth qui refusait de le laisser rentrer. Le petit Bruce est traumatisé par cette personne avançant tel un clown masqué d'un faux sourire, cachant ses mauvaises pulsions. La scène est d'autant plus symbolique que Bruce et Arthur sont habillés des mêmes couleurs → Bruce se voit donc dans un miroir déformant et Arthur est donc l'adulte qu'il ne voudra jamais devenir.

Il arrive enfin à approcher Wayne, mais ce dernier lui dit que sa mère étant une folle menteuse, le méprise et lui pète le nez pour avoir effrayé son enfant. Il décide alors d'enquêter à l'asile Arkham et apprend que sa mère lui a menti : il est adopté et a été maltraité par son amant. Penny Fleck (sa mère) étant dans le déni le plus total. Ce qui fait que les amnésies et souvenirs contradictoires du Joker s'expliquent dans toutes les versions.

Arthur Fleck a donc été trahi, violenté et trompé par toutes ses figures paternelles et maternelles. C'est pour ça que pour achever sa mue et devenir un Joker libéré de la tristesse, du chagrin et de la douleur, il croit qu'il doit se débarrasser des morales perverses et faire tomber un déluge de feu sur Gotham et ses figures.

C'est pour ça qu'il cherche à se venger d'une autre figure populiste qui a aussi un double visage : Murray Franklin (joué par Robert de Niro en référence au Taxi Driver), son idole de toujours qui anime un show TV humoriste mais qui a trouvé son stand-up en tant que Arthur Fleck "pitoyable" (il ne pouvait pas s'empêcher de rire nerveusement et a sorti une réplique qui pourrait être mal pris par Franklin) ;

Ma mère m'a toujours dit : "Tu dois travailler pour réussir ta vie".
Et j'ai répondu : "Pas la peine, je serais humoriste !"

C'est pour ça que le film se finit sur ces scènes et sur un Joker qui livre sa vengeance et donne à Gotham la monnaie de sa pièce :

Vous décidez ce qui est bien ou mal, vous décidez ce qui est drôle et
ce qui ne l'est pas... puis vous produisez des malades fous
solitaires, et vous les abandonnez !

Puis il avoue avoir tué les employés de Wayne dans le métro et tue Murray à coups de revolver devant les caméras. Il est arrêté par la police mais est délivré par des sympathisants qui voient en lui le héros des pauvres. Arthur Fleck n'est plus, longue vie au Joker.

Au final, Joker est une critique de la société américaine dans lequel L'Homme de la Rue se fait Homme qui Rit voire Scarface. Le tout avec plein de références et de subjectivité pour attirer sur le Joker la sympathie du spectateur (la violence peut être tentante face à une société entièrement folle et corrompue). Et qui n'a pas envie de descendre les escaliers en chantant "Smile" ou Rock 'n' Roll de Gary Glitter, le sourire aux lèvres chassant tous les soucis ?

Pour autant, contrairement à ce que dit certaines stupides polémiques :

  • Beaucoup de films glorifient la violence et pas que Joker. Qu'en est-il alors des films où les gentils frappent les méchants,
    alors ?
  • Non, le film ne fait PAS dans le "suprémacisme blanc" et bien que
    subjectif (comme l'humour), on ne peut pas être 100 % du côté du
    Joker, autant en tant que perso que comme film :

Il tue sa mère adoptive et tue son collègue puis Murray car c'est un symbole et une cible facile (tandis que ses sympathisants tuent Thomas et Martha Wayne à sa place, alors qu'ils sortaient du cinéma parce qu'ils s'étaient trompés de film - ils étaient à la projection de la parodie homophobe La Grande Zorro au lieu d'un Zorro habituel)

  • Accuser le film de provoquer des mimétismes de violence, c'est comme
    accuser les Afro-Américains de faire des émeutes dès qu'ils voient le
    film Do the Right Thing de Spike Lee : c'est extrapoler,
    mentir ou confondre les situations. (Honte à ceux qui ont fait ces polémiques).
  • Toutefois, la folie et la violence sont un poil trop présentés comme
    moyens de lutter contre l'oppression. Mais il ne faut pas oublier que
    le film s'adresse à un public mature et se sentant légèrement
    opprimé,
    il est donc normal de s'identifier au Joker ou que les Wayne
    soient présentés comme méchants (c'est le point de vue d'un "vilain"
    potentiellement dans le déni)
  • Si le Joker est devenu si populaire (ou "populiste"), c'est justement parce qu'il représente l'homme ordinaire troublé et
    maltraité sombrant dans le crime puis profitant du chaos pour abattre
    la société corrompue.
    Mais le film est aussi là pour montrer
    comment un leader dangereux peut naître de ça (comme dans le Joker de
    The Dark Knight).

Ce Joker reste à mes yeux une des meilleures versions, bourrées de références, de messages politiques, d'identifications surtout qui fait rire, mais beaucoup rire (parfois sans raison ou pour de mauvaises raisons comme Arthur Fleck, mais c'est le but) :

Tout le monde a rigolé quand le collègue nain d'Arthur essaye de s'échapper mais ne peut pas passer la porte car il est trop petit. Plus des situations à la fois ironiques et malaisantes.

C'est pour ça que le film est bon, car en regardant le film Joker, on devient presque un Joker. Presque, car on ne va pas se mettre à passer nos nerfs sur tout le monde. Mais on va rire... oui, on va rire de toute l'ambivalence du monde.

Tout comme on va rire, rire de ceux qui avaient dit que personne ne voulaient d'un film Joker et qui maintenant s'aperçoivent que c'est un film à succès. Peut-être au fond craignaient-ils un tel film...

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