Sourire à l’équivoque

Avis sur Joker

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Et si le Joker n’avait pas besoin de Batman pour exister ? Et si on parlait du monde sans être simpliste et manichéen ? Et si on poussait le cinéma grand public sur des voies non consensuelles ?

En voulant se démarquer du tout-venant hollywoodien, notamment en invoquant cette chose bien souvent honnie qui se nomme “équivoque”, le Joker de Todd Phillips a déclenché les passions et l’hystérie collective ! Les uns, ceux qui voyaient en lui une infâme exaltation de la violence, s’adjugeaient le titre de défenseur de la vertu à grands coups d’arguments fallacieux et hypocrites. Tandis que les autres, au contraire, se sentaient obligés de pousser des “chefs-d’œuvre” à tout bout de champ, en enfonçant vaillamment des portes laissées pourtant grandes ouvertes... Une division du monde cinéphile qui s’explique en partie par la nature foncièrement ambiguë du projet en question : est-ce un film de super-héros ou un “anti-Marvel” ? Est-ce un blockbuster ou un “film d’auteur” ? En refusant de trancher, en jouant un peu sur tous les tableaux, Todd Phillips va signer une œuvre inégale, gentiment manichéenne et très gentiment subversive, mais qui aura au moins le mérite de réactualiser une certaine idée du cinéma.

Descendant du personnage immortalisé par Conrad Veidt en 1928, lui-même inspiré par L’homme qui rit de Victor Hugo, le Joker est rapidement devenu l’archétype du méchant au cinéma, une sorte de monstre au sourire figé et au pistolet irrémédiablement dans la main. Il faut attendre le Dark Knight de Nolan pour que le personnage prenne de l’épaisseur et gagne en humanité, à travers la prestation incandescente d’Heath Ledger. En s’en remettant pleinement au jeu de Joaquin Phoenix, Todd Phillips tente de poursuivre dans cette voie afin de remodeler les modèles établis : pas de super-héros ni de super-vilain, pas de happy end ni de réalité illusoire, Joker évolue dans une sorte d’entre-deux cinématographique, réaliste et désabusé, dans lequel les maux et les images qui en échappent sont ceux de notre monde.

En ouvrant son film sur l’ancien logo de la Warner, celui qui fut dessiné par le grand Saul Bass dans les 70’s, Todd Phillips nous indique immédiatement qu’il se place dans la droite lignée du Nouvel Hollywood. Non pas pour réaliser une sorte d’hommage, en multipliant simplement les allusions ou les clins d’œil, mais pour ressusciter ce qui faisait la force de ce mouvement : sa sève insolente, son ambiguïté morale et son goût pour l’imagerie équivoque. Pour contrer l’image lisse et insipide du blockbuster actuel, Joker en exalte une autre bien plus complexe et propice au questionnement. Si sa démarche n’est que partiellement réussie, reconnaissons-le, elle a au moins le mérite de sortir le cinéma grand public de sa torpeur indolente.

La bonne idée, pour commencer, sera de se réapproprier pleinement le personnage du Joker, et surtout l’image que l’on a de lui. Exit le monstre défiguré à l’acide ou l’archétype de l’ennemi public n° 1, la place est faite désormais à Arthur Fleck, un individu inadapté, une personne handicapée, un être désespérément humain. Ce qui est intéressant et appréciable ici, c’est le travail effectué sur le caractère équivoque de son image et de son faciès grimaçant.

Il y a du consentement dans le sourire, tandis que le rire est souvent un refus.”, disait Hugo. Il existe deux rires chez Arthur, un nerveux à la tonalité grave et qui renvoie à son handicap (il tend d’ailleurs une carte pour le signifier), et un autre beaucoup plus aigu qui est censé servir l’image de normalité qu’il veut se donner (quelqu’un dont l’attitude n’est pas dissonante avec le contexte...). Deux rires, finalement, qui ne font que renforcer l’image que les autres ont de lui, c’est-à-dire quelqu’un de perpétuellement inadapté. La réussite du récit sera justement de faire porter sur le futur Joker non pas l’image qu’il croit être la sienne, mais plutôt celle que les autres ont de lui : progressivement le rire aigu s’affirme, véhiculant le “refus” ou le nihilisme qui gagne le monde qui l’entoure.

Cette dualité, on la retrouve constamment à l’image, faisant du simple biopic souhaité (les origines de l’illustre némésis de Batman) un double portrait à la noirceur abyssale, l’évocation du mal-être du personnage renvoyant aux tourments de toute une ville.

On s’en rend vite compte, Arthur Fleck cristallise en lui les traits de caractère de différentes personnalités du cinéma des années 70. L’allusion à Rupert Pupkin, personnage central de La valse des pantins, permet ainsi de porter l’estocade à l’encontre de cette société du spectacle foncièrement avilissante. L'écran de télévision hypnotise et formate Arthur et sa mère, allant jusqu’à les claquemurer dans leur propre illusion (le roi de la comédie, etc.). L’esthétique télévisuelle qui en découle ne fera que renforcer cette impression d’emprisonnement dans une réalité délirante. De la même façon, en tissant un lien de parenté avec Travis Bickle (Taxi Driver), Todd Phillips donne à certaines séquences clefs un caractère éminemment politique : la descente aux enfers éprouvée par Arthur va le transformer en puissant catalyseur, libérant le refoulé douloureux de toute une partie de la population. Étant lui-même apolitique, sur son masque ne glissent que les revendications et la violence de ceux qu’il côtoie.

Si les figures fictives (Joker, Wayne...), convoquées par Phillips, disent avec force les maux de l’Amérique, c’est bien Gotham City qui en décuple la résonance. Personnage véritablement à part entière, la ville ressemble au New York des 70’s, du moins celui que l’on croise dans les films de cette période (Taxi Driver, Serpico, etc.), métaphorisant une souffrance et une déréliction qui ne sont plus la propriété du seul Arthur Fleck : les ordures et la crasse abondent, les ruelles sont sombres et tortueuses, le ciel est bas et les horizons constamment bouchés : c’est l’Amérique dépressive post Vietnam qui renaît sous nos yeux, donnant au mal-être d’hier des couleurs bien actuelles (mépris des classes dominantes, démantèlement des services sociaux, etc.). On notera la présence de belles idées de mise en scène pour exprimer le malaise ambiant, comme le travail photographique de Lawrence Sher qui exalte l’impression d’un univers délavé, ou encore la représentation graphique d’un monde viscéralement excluant (vision à travers une vitre séparatrice, plan sur une voie ferrée qui met à distance les quartiers populaires du centre-ville...).

Seulement, tout cela serait parfaitement réussi si M. Todd Phillips ne voulait pas à ce point se donner des airs de grand cinéaste (amusant de voir que la question de l’image se pose de nouveau...). En effet, sans doute lassé d’être identifié comme étant uniquement un faiseur de comédies poussives et inoffensives (la trilogie Very Bad Trip, Date limite...), notre homme en fait parfois beaucoup pour donner une patine “auteuriste” à son film, n’hésitant pas à flirter avec l’esbroufe (redondance des effets visuels, surlignage musical et sonore...) ou à exprimer avec insistance ses intentions (passages inutilement explicatifs, emploi de Robert de Niro pour rappeler The King of Comedy...). D’une manière générale, il sape la bonne tenue de son film lorsqu’il veut prendre le spectateur par la main, en lui proposant un scénario convenu et balisé, et un discours politique très audible et donc peu subtil...

Ce qui sauve le film, c’est bien cette foi retrouvée en la force d’une image puissamment équivoque, génératrice de trouble et de questionnement. Joker prolonge graphiquement, d’une certaine façon, ce qui était en germe dans Dark Knight, lorsque Heath Ledger jouait le sort du monde à pile ou face, comme s’il suffisait d’un rien pour que tout bascule dans le morbide ou le cauchemar. C'est bien ce point de bascule qui est questionné ici, lorsque la mutation du réel se fait prégnante (image en quête d’abstraction, montage qui abolit la frontière entre la réalité et le fantasme...), lorsque Joaquin Phoenix exprime à lui seul la transformation de son personnage (sa pantomime dans les escaliers, la maigreur d’un corps qui devient cri de souffrance...). Dans ces moments-là, Joker touche au sublime en parvenant à prendre le pouls de l’Amérique, tout en nous rappelant la force d’un cinéma qui ne s’était pas encore résigné à l’univoque ou au consensuel.

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