L'homme qui rit

Avis sur Joker

Avatar Zoliv AnyOne
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Un nom. Un qualificatif. Une némésis. Tant de définitions possibles de ce mot de Joker. Ces dernières années, notamment au cinéma, il a surtout été employé comme un matériau formidable de broderie à super-vilain en vue de donner fil à retordre et péripéties en tout genre ; à son arch enemy d'homme chauve-souris comme à d'autres protagonistes de l'écurie DC.
Rarement un super-vilain n'aura autant collé si parfaitement au héros dont il est le pire ennemi. Tout de noir vêtu, Batman est sombre, mais bon ; il sourit rarement et ne rit jamais. Le Joker a toujours été, au sens propre comme au figuré, haut en couleurs ; clown malfaisant propice à l'humour noir et à la blague tueuse perpétuellement nanti d'un large sourire psychotique. C'est pourquoi il y a quelque mois, la nouvelle de la mise en chantier d'un film basé sur les origines du personnage avait de quoi donner des frissons...

Les raisons ? Déjà, après la prestation au goût de trop peu de Jared Leto dans le très moyen Suicide Squad il y a trois ans, la carrière du clown prince du crime sur grand écran semblait à l'avenant (sans parler des adaptations douteuses en films d'animations de ses arcs narratifs les plus emblématiques, n'est-ce pas The Killing Joke ?).
Ensuite, le charisme du Joker est dû en grande partie au fait que ses origines ont toujours été plus ou moins floues, voire inexistantes. Certains s'étaient déjà risqués à lui forger une genèse en bande dessinée (Alan Moore) comme en film (Tim Burton), quitte à s'attirer les foudres des fans hardcore de la première heure ; mais la grande force du personnage tient essentiellement de son absence quasi totale de naissance dans l'univers DC. Christopher Nolan l'avait très bien compris en 2008, quand il faisait dire à feu Heath Ledger (dans sa dernière et mémorable composition) des mots qui troublaient à la fois les protagonistes de son Dark Knight ainsi que les spectateurs ; le Joker racontant à chacun une histoire différente sur les raisons qui l'avaient fait basculer dans sa débauche de folie et de violence.
Autre point d'inquiétude à l'époque : Todd Phillips nommé au poste de réalisateur pour ce énième reboot. Le choix du papa de la saga Very Bad Trip et du nanardesque film Starsky et Hutch de 2004 avait de quoi faire tiquer. Et alors que le DCEU battait un peu de l'aile avec les douches tièdes des Suicide Squad et autres Justice League, où donc placer une origine au Joker dans tout ce gloubiboulga d'univers étendu ?
Les producteurs avaient alors eu l'idée de situer l'action de cet origin story dans un univers à part, coupé du DCEU et parfaitement vierge de toute idée ou storyline préconçue. La maison concurrente Marvel avait déjà pratiqué la chose avec Venom l'an dernier, et vu le résultat mes craintes ne faisaient que s'accentuer (Un film sur un vilain sans le héros auquel il est sensé se rapporter ? Qu'est-ce que p%#?@ de quoi ?!).
Arrivèrent ensuite les premiers visuels de l'acteur choisi pour succéder à Jared Leto dans le rôle titre : Joaquin Phoenix, affublé d'un maquillage somme toute simpliste qui n'aurait rien eu à envier à celui de Cesar Romero dans la série Batman des années 60. Du rire anxiogène donc, déjà à l'époque...

Quand je suis allé voir Joker, mes craintes s'étaient un chouia dissipées. L'accueil chaleureux des critiques américaines ? Le fait qu'un acteur de premier choix comme Phoenix soit en tête d'affiche ? Todd Phillips qui citait dans ses entrevues avec la presse des modèles comme Taxi Driver ou La Valse des pantins de Scorcese ? Peut-être un peu tout ça. Il n'empêche, le talent de Phillips arrive vraiment là où l'on ne l'aurait pas vu venir. C'est bien simple, ce film est d'ores et déjà au milieu de toute sa filmographie de réalisateur sa Neuvième Symphonie.
Oubliez tout ce que vous savez (ou croyez savoir) sur le Joker : Arthur Fleck est déjà au panthéon des incarnations les plus emblématiques du clown prince du crime. Tout dans ce film est au service de la descente aux enfers de ce type. La direction artistique arrive en tête : appartements miteux, rues jonchées de détritus, vapeurs de bouches d’égout... La Gotham City de Joker n'a rien à envier à une New York d'un certain Taxi Driver, en effet. La ville est suffocante, en mauvaise santé économique, mal famée ; et pas un seul plan du film n'oublie de nous le rappeler. Au rythme des cordes frottées aux relents enivrants et tragiques de l'islandaise Hildur Guðnadóttir, la vie d'un homme que le système a rejeté chancèle, puis bascule. Progressivement, il s'enferme dans ce carcan d'aliénation mentale tel le paria sociopathe qu'il semble être depuis toujours ; la vie semblant prendre un plaisir sadique à le faire tomber, à le frapper au sens propre comme au figuré puis voir comment il fera pour s'en relever ..s'il peut y arriver ?
Et à ce niveau, le jeu d'acteur de Joaquin Phoenix crève littéralement l'écran : affublé d'une perte de poids impressionnante, les yeux constamment cernés quand ils ne sont pas maquillés, son regard clair et glacial fait autant frissonner notre échine que ses crises de fous rires compulsives ; donnant au film un sentiment permanent de malaise mêlé de fascination morbide pour cette victime d'une société qui préfère vomir ses rebus en prétendant les aider plutôt que de chercher à les réhabiliter.

Outre cet aspect du scénario faisant réellement écho à des problèmes de société pourtant bien actuels (l'intrigue du film semblant se passer dans les années 80), l'écriture ne tarit jamais de moments trépidants et le spectateur n'aura que l'envie permanente de connaître la suite tant le film de Todd Phillips jongle habilement entre ce qui a déjà été dit sur le Joker, sur ce qui était suggéré lors de la pré-production du film, et sur ce qu'il apporte de novateur au personnage. Le réalisateur s'autorise même des références à la notion d'humour telle qu'elle fut initiée aux premiers balbutiements de la comédie et du cinéma ; quitte à faire du pied à des maîtres tels Chaplin et ses Temps Modernes.
Le reste de la distribution n'est pas en reste, et la présence de perles comme Robert de Niro et Frances Conroy n'est nullement négligeable à un film qui a manifestement tous les atouts pour séduire à la fois les fans des comics, mais également et surtout les amateurs de thrillers dramatiques incontournables.

Libéré des codes des films de super-héros faisant l'habitude des cinéphiles ces dix dernières années, ce Joker explose, et luit magnifiquement. Todd Phillips nous livre ici une leçon de relecture et de réalisation exemplaire.

A voir !

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