Rire, pour s'empêcher de pleurer

Avis sur Joker

Avatar Oka Liptus
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Film qui s’éloigne radicalement de la structure classique hollywoodienne, étude de cas clinique imprégnée par la notion d’auteur, Joker tient sa réussite de son inertie désenchantée : c’est la trajectoire d’un aliéné qui ne trouve plus de refuge dans une société hostile qui se désolidarise de toutes formes de contacts humains, d’aides et de protections élémentaires. Le rire iconique d’Arthur Fleck est une dissimulation maladive : quand il rit, c’est pour s’empêcher de pleurer. C’est un rictus irrépressible qui le met en avant dans un monde tout entier qui s’abat sur lui, délire comportemental qui l’isole et peut même le rendre vulnérable (le fait peut être perçu comme de la gouaillerie, de la moquerie, de la provocation par ses agresseurs.)

Ses collègues méprisants, son amour impossible (fantasmatique), son pseudo-père insolent, son assistante sociale indifférente sont les couches d’un gâteau qui finit par devenir, chez lui, écœurant.

Victime du syndrome dépressif majeur, de trouble schizo-affectif et d'érotomanie, Arthur Fleck est un paria : il ne peut réellement communiquer avec personne tant son langage corporel est anormal et sa physionomie déroutante (la perte de poids de Joaquin Phoenix, son torse qui se comprime, son visage acéré et coupant, évoquent une altération psychiatrique, un mal être perpétuel qui a fini par se somatiser.)

Le rapport à l’humour d’Arthur Fleck est absurde, aberrant, déraisonnable, contre-productif, tiraillé qu’il est entre son rêve de devenir star du stand-up et sa condition humaine, son absence de talent et sa folie effervescente. Son âme s’éteint et il perd peu à peu le contrôle de façon graduelle pour se convertir en Joker.

Le portrait est percutant et le récit anti-choral. C’est le point de vue d’Arthur Fleck qui est exclusivement mis en avant pour tenter de montrer l’injustifiable. Loin d’être l’apologie d’un terroriste, le film sait nous émouvoir autant que nous épouvanter : la compassion et le plaisir coupable de sentir le joker se transformer en clown vengeur laisse place à la distance de le voir commettre des crimes extrêmes, gratuits ou disproportionnés.

Il se produit alors un authentique passage de consolation pour lui, lorsqu’il parade avec une danse désarticulée, une pantomime espiègle, retrouvant confiance en lui, à l’intérieur d’une ville sombre et crépusculaire, métaphore de sa solitude qui sera partiellement neutralisé via une foule acquise à sa cause. La seule fausse note du film tient du caractère expéditif de cette foule qui prend position en faveur du Joker (leurs motivations, leurs intentions, leurs revendications sont flous.) Mais c’est peu au regard de la maestria de l’ensemble.

A cet égard, la progression du personnage pathétique vers la figure légendaire se fait par strates : les déboires (professionnels, familiaux) les désillusions (amicales, médicales), les rancœurs, les ressentiments, les souffrances contenues sont celle d’un clown exsangue au maquillage thérapeutique, dépôt feutré et résiduel de sa mélancolie. Cette mythologie contient une cohérence interne qui est parfaitement rodée, travaillée, avec ses thèmes dramatiques et ses enjeux exposés impeccablement et sans fioriture, comme dans une arborescence : c’est toute l’architecture mentale de l’anti-héros qui est exposé et campé par un Joaquin Phoenix hanté, totalement habité par son rôle. Le seul pouvoir d’Arthrur Fleck est de choisir lui-même les tenants et aboutissants de sa propre déchéance, de sa disgrâce et de son apogée folklorique. Il adopte seul le point de non retour, le moment où il sait que sa vie basculera du tout au tout, pour le pire et pour le meilleur. C’est un art habile qui se manifeste : ce sont des masques de clown, symboles de la cooptation envers le Joker, qui ont infecté la population. On peut dire que Gotham est une ville parallèle avec sa propre logique interne où la crédibilité du récit est toute relative. Tout n’est pas réaliste dans Joker.

Aliénation, folie, destruction, solitude, abandon, rictus, foule, bouleversement, rejet, massacre, le champ lexical du film est envers et contre tout traumatique et chaotique. Le film s’achève sur une fatalité mythique : le héros cryptique impose sa révolte, se retire et laisse agir son aura. L’exultation du Joker est le contrecoup d’une société qui a été le théâtre d’âmes qui s’étiolent. Nous sommes tous en train de mourir.

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