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"Je ne pourrais croire qu'en un Dieu qui saurait danser", écrivait Nietzsche.
Peut-être faut-il alors aussi faire danser le diable pour le rendre crédible. Le laisser échapper de courts instants au monde fou qui l'entoure, à sa fureur et ses bruits, à sa peur. Le faire danser pour échapper à lui-même, aux autres, à la vie.

C'est une chose d'accepter que des criminels se griment en clown, en épouvantail, en Chapelier fou, en costume à motif point d'interrogation, et que les justiciers se costument à leur tour pour leur rendre la pareille.
C'en est une autre de se demander "Mais comment en est-on arrivés là ? Un monde d'opérette grotesque a-t-il engendré ces personnages, ou ne sont-ils en vérité qu'un écho des folies de notre monde réel ?"

C'est l'histoire d'un fou qui s'échappe de sa cellule et parvient à grimper le mur d'enceinte de l'asile d'Arkham. Arrivé au sommet, il voit un passant qui chemine dans une rue longeant l'institut. Le fou lui crie alors :
"Hé ! Vous êtes combien là-dedans ?"
(And I thought my jokes were bad)

Une bonne idée : celui dont le rire est une maladie, peut-il encore sourire sans se forcer ? Celui dont le rire est l'expression du désordre, peut-il encore rire au même endroit que les autres; peut-il éprouver la simple jouissance de la bonne humeur, lorsque cette dernière peut jaillir dans ses plus noirs instants ?
Peut-il encore vivre parmi les autres aux rires ordonnés, aux rires ponctuant les shows TV ou les vannes des cabarets, aux rires civilisés ?

Un regret : fallait-il tant de musique angoissante en soutien à l'ambiance déjà oppressante ? La réussite de cet univers qui semble s'accrocher du dernier doigt avant la chute inéluctable, la voici soulignée, trop annoncée. Comme si l'on n'avait pas eu assez confiance en elle. Pourtant qu'elle est belle cette musique, ces longues traversées d'archet évoquant une voix humaine appelant à l'aide des tréfonds. Mais elle finit par tout envahir pour guider notre regard et instiller partout la menace.

Joker n'est pas encore Joker, la preuve : il ne va pas jusqu'au bout de ses blagues. Il les amorce brillamment, mais semble en retenue. Il y a quelque chose de sage dans cette folie, de poli dans ces émeutes, de sensé dans sa subversion.
(Je vais à présent évoquer des points clés de l'intrigue, de préférence à ne pas lire si vous n'avez pas encore vu le film.)

L'audace d'avoir imaginé un lien du sang entre deux ennemis jurés ? Elle est finalement oubliée.
Le pur malaise de cette rencontre, l'inspiration sadique du bourreau sur l'enfant sans défense, les attraits malsains de l'un pour l'autre, un nez-rouge comme appât pour l'un, l'espérance d'une famille pour l'autre... Tout cela s'envole et est brisé alors que la peur est à peine née, et que la fascination demeure une promesse.

L'accomplissement de la folie et le discours face caméra, le discours au monde enfin pour celui qui n'arrivait à capter l'intérêt de personne ? Coupé au montage, si l'on peut dire.

La furie criminelle ? Elle est à peine franchie. Le trio de meurtres originels est l'auto-défense de l'être aux abois, agressé, poussé à bout, presque menacé de mort. Son tir en direct est la punition d'un parvenu du rire urbain, qui poussait les autres à user de leurs plus mauvais rires pour se moquer d'un déchu sans talent mais plein de cœur.
Certes, il y a la fin de la mère, glaçante. Mais le plan s'attarde sur le visage du meurtrier et non sur son acte.
Et plus étrange encore il y a l'évocation du meurtre de la voisine, par une effraction en état second sans suite et par les reflets de véhicules d'urgence dans la nuit. Sa fille aussi ?
Personne n'est d'accord à ce sujet. D'autres n'ont même vu aucune évocation.
On a davantage la sensation d'un détournement de tête face à la cruauté qu'une simple énigme laissée en suspens.

Mais tout de même, Joker est déjà un peu Joker, car il vole la vedette. Il vole la vedette au polar, au film noir, au film psychologique, à la vedette De Niro (au sens le plus cru), à ses suiveurs désespérés dont il se contrefout (c'est bien Joker, ça), au projet même de ce scénario, comme il a toujours volé la vedette au héros qui le poursuit.
Car Joker est une idée, une abstraction qu'on tente ici d'expliquer mais pour laquelle on ne peut s'empêcher de garder un mystère quant à sa véritable filiation et donc son nom de naissance. Joker est inattendu, libre. Et lorsqu'on tente de l'approcher, il nous échappe. Et se met à danser dans la lumière d'un appartement, au milieu des cendres, ou dans la lueur des néons. On croyait le connaître, on pensait combler ici des lacunes, mais il part ailleurs.

Et il nous laisse comme une blague, un doute ultime... Lors de son premier entretien avec la psychologue des services sociaux de la ville, il est fait mention d'un séjour en institut psychiatrique. Nous le voyons dans une salle claire se fracasser la tête contre une vitre. Qui semble être la même salle où se déroule le dernier dialogue, et où le personnage porte les mêmes habits...
Pour quelqu'un si porté sur le fantasme de sa vie rêvée, c'est bien intrigant. Etait-ce bien un flashback, ce plan sur la salle claire, ou était-ce l'endroit d'où venait une vision ?
Arthur est-il enfermé à la fin suite à ses crimes et à ses involontaires inspirations séditieuses, ou n'est-il pas simplement là car il a déjà basculé dans la folie ? Prisonnier de visions où il s'imagine dépasser sa condition et devenir un symbole (et ce film finalement imaginé le fait rire... mais c'est une blague qui ne fera pas rire la psy à son écoute) ? N'est-il pas enfermé depuis le début ?
Ici, le film qui par ailleurs est trop didactique dans ses effets et ses révélations, demeure intelligemment évanescent.
Tout ne serait qu'une blague dont ne reste rien... Si ce n'est du sang sur les semelles.

"Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus" disait Pina Bausch.

Oneiro
7
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