Kafka is not dead

Avis sur Joker

Avatar Fatpooper
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C'est bien de montrer qu'on peut raconter des choses avec des super héros ; ce film résonne d'autant plus en moi que je suis d'accord avec le propos, les gens manquent de plus en plus de civilité, la scission entre le gouvernement et le peuple est de plus en plus grande, le "chacun pour soi et tant pis pour les autres" est devenu un mode de vie commun. Mais ça ne veut pas pour autant dire que le film est bon, hélas.

En effet, ici on est à l'opposé du film de super héros tel qu'on le connaît depuis plusieurs années, sous la bannière DC ou Marvel, malheureusement l'écriture déçoit parce que c'est paresseux : il ne se passe pas grand chose sous nos yeux, les scènes sont souvent bien pauvres et il faut ainsi attendre les 30 dernières minutes pour que le film démarre. C'est dans ces dernières scènes que les auteurs laissent leur personnage s'exprimer un peu plus ; c'est d'autant plus agréable que c'est ce que l'on attend depuis 2h et qui tardait à venir ; quelques séquences plus violentes tentent de nous rassurer ici et là, mais il y a tellement de vide entre deux que l'on désespère jusqu'à cette délivrance.

Le personnage principal est intéressant en soi mais pauvrement exploité : sa folie, on ne la ressent pas assez ; par moment on peut même dire qu'elle est mal exploitée puisque le personnage opère un raisonnement plutôt lucide et non pas 'fou'. L'on peut aussi reprocher aux auteurs de déforcer leur message et leur récit avec ce traitement du joker, de sa folie. En fait, je ne suis pas trop sûr de ce qu'ils ont voulu raconter.

Est-ce l'idée que Joker va mener malgré lui la révolution sociale ? Le côté kafkaïen est une très bonne idée, mais le fait que Arthur Fleck soit fou dès le début du film pose problème : ce n'est pas seulement la société qui le fait agir de la sorte, c'est son état mental initial, et comme écrit plus haut, il semble redevenir lucide par moment, donc plutôt que de de devenir fou à cause de la société, le personnage gagne quelques éclairs de lucidité (que je ressens comme involontaires de la part des auteurs ; cette perte de folie, ces moments de sagesse, c'est comme pour expliquer le personnage, un peu à la manière de ces grossiers flashbacks pour expliquer l'hallucination - autre idée intéressante mais pauvrement exploitée) et maintient une folie toute relative le reste du temps.

Et donc Joker semble être cet homme qui va influencer la société... et il semble l'accepter. Mais c'est incohérent puisqu'il n'aime pas le manque de civilité des gens, donc ce spectacle devrait le répugner (et en plus il se déclare apolitique). À moins que ce manque de civilité ne soit contrebalancé par ce désir d'être apprécié, d'être une star accomplie qui apporte joie et bonne humeur? Mais dans ce cas, cet aspect n'est pas assez exploité en tant que tel, ça manque de scène où l'on verrait Joker se délecter franchement de son succès, au point d'en devenir aveugle face à la violence de ses fanatiques (on le devine un peu sur la fin... en même temps c'est la fin, les auteurs n'ont plus trop le temps de développer quoi que ce soit).

C'est donc assez ambigu, on ne sait pas trop ce que les auteurs veulent faire de ce Joker à part un être mystérieux, détraqué mais pas trop, parce qu'au fond c'est quand même une victime avec un bon fond. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut être sacrément de mauvaise foi pour y voir une apologie de la violence comme certains critiques l'ont écrit aux USA.

Les personnages secondaires sont très pauvres, c'est là un autre défaut du film : Joker manque de personnages avec qui communiquer, car la folie se ressent toujours mieux lorsqu'elle est confrontée à la normalité. Et cette folie du personnage, on ne la ressent finalement jamais vraiment à cause du manque d'interactions ou bien du portrait de ces autres personnages : on découvre un collègue, certes un peu hypocrite, mais qui veut aider le bougre, un patron qui l'apprécie outre le fait qu'il déconne un peu au boulot, une psy qui ignore totalement son mal-être une mère qui s'avère plus folle que lui, des gens riches plus méchants et plus spontanément vicieux (T.W. qui colle un pain si soudainement et si violamment).

Le méchant, en fait, c'est Thomas Wayne. C'est un peu facile, car ça permet de s'identifier et d'apprécier plus facilement Joker, de même que le traitement misérabiliste de ce dernier est décevant parce que c'est appâter le spectateur par la pitié... il aurait été plus subtil et plus intéressant de proposer l'identification et le soutien à Joker en ayant face à lui de vrais gentils. Mais bon, le choix opéré par les auteurs restent intéressant, il est juste dommage que ce soit si pauvrement exploité. Il y a aussi la présence de Bruce qui déçoit: je ne comprend pas pourquoi on l'a mis là si ce n'est pour rappeler que c'est dans son univers ; le mentionner aurait suffit, de toutes façons, on comprend bien que si Thomas Wayne est vivant, alors Bruce n'est pas encore Batman.

Notons également des révélations très théâtrales qui sont vite abandonnées : ainsi, faire de Joker le fils de T.W., c'est couillu et ça fait passer le film pour une tragédie grecque ou shakespearienne bien intéressante, sauf que c'est annulé dans les scènes qui suivent. Quelle bêtise ! Mais ce genre de narration tient aussi du fait qu'il n'y a pas d'objectif principal, on ne sait pas où on va ; on a bien quelques attentes, on se dit que le clown va forcément finir par rencontrer son idole par exemple, mais il n'y a pas d'attente précise, et pas de structure solide pour appuyer la narration ; c'est décousu, aléatoire, facile.

L'humour n'est pas très efficace ; il y a des passages sympas mais au final c'est assez décevant. En revanche, les scènes de violence sont plutôt salvatrices, on apprécie cet éclatement, la manière dont c'est amené, dommage que ce soit si rare.

La mise en scène fonctionne : je suis surpris de la photographie, je ne m'attendais pas à ça chez Todd Phillips. Le découpage est correct, sans plus ; on trouve des idées intéressantes au niveau de la danse du personnage principal, mais c'est répétitif et ça ne mène à pratiquement rien narrativement. Notons également beaucoup de gros plan comme si le réalisateur était fasciné par son acteur... pour le spectateur c'est un peu ennuyant, car c'est bien trop répétitif (pleurs de rire, rires de joie, danses de transe, et on recommence). La musique passe bien globalement. Les décors sont jolis, la reconstitution est plutôt sympa, avec un très bon choix de couleurs et une lumière bien captée.

Le casting est sympa et l'acteur principal fait un bon boulot globalement, juste que Todd lui fait trop de place et que sa prestation fait penser à une tentative de gagner des oscars. C'est un peu gênant quand un acteur en fait autant et que c'est validé à la table de montage, parce qu'alors on ne voit plus que Joaquin qui fait des étincelles et non pas un clown en train de sombrer...

Bref, j'ai pas super accroché ; y a de bonnes idées, mais on s'ennuie de la pauvreté du scénario, de certaines facilités aussi. En fait, ça me fait un peu bizarre à dire, mais le "J'accuse" de Polanski que j'ai été voir le même jour est un flim d'action à côté de ce soporifique "Joker". Blaf !

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