La Haine est un rire

Avis sur Joker

Avatar Frenhofer
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Are we all Clowns ?OOOOOOOOOooooooooooIIIIIIIIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiaaaaaaaaaaaaaaAAAAAAAAAAAAAh !!!!
C'est drôle ce qu'un rire peut faire pleur, ce qu'un rire peut faire peur*rrrrrrrrr*! Non ?
Le Misérable Gwynplaine en sait quelque chose et il n'est pas le seul. Dans les rues sordides et crues du New York Washington Irving, un fou aux cheveux verts et au sourire sanguinolent hurle d'un rire désespéré. Il répond au sobriquet télévisuel de Joker et, depuis peu, est passé de l'homme mutilé hugolien au zolien syndicaliste Étienne Lantier, du méchant de Batman à un symbole du populaire désemparé. Le film Joker de Todd Philips opère cette chirurgie inesthétique perlée de quelques gouttes de sang.
Bon ou mauvais film ? OOOOOOOOh ! Et si on jouait ça au 5 baccarat ? Si on jouait ça à Pile ou Face ?

Un Batman, hein Batman ?

Soyons sérieux, académique, critique, froid, rigoureux et scientifique: qu'est-ce que Joker au juste ?
Un Batman. Presque sans Batman. Sans Batman. Avec Bruce Wayne.
Un Batman qui réconcilie Tim Burton et les détracteurs du Joker tueur des parents de Wayne. Parce que c'est avant tout Un Joker ou Le Joker génère mille jokers. Ingénieux, non ?
Un Batman ou Un Joker: Un indéfini, comme le Catwoman de Pitof où Patience Philips (Tiens, tiens ... Déjà Phillips ? Ouaaaaaaaaaaaoooooooooaaaaaaah !) était une Catwoman parmi plusieurs, non La Catwoman Selina Kyle. Patience était la femme dans sa sauvagerie, son animalité, sa sensualité, son désir de pouvoir féministe, avant d'être la Femme-Chat. Arthur Fleck n'est pas Jack Napier qui lui-même n'était qu'une silhouette burtonienne. Arthur, c'est le Roi du peuple qui se soulève, c'est l'incarnation du désespoir et du désenchantement qui poussent au Grand Soir. C'est une idée avant d'être l'homme expressionistement fou.
Joker, c'est Catwoman en bien plus intello et bien moins commercial.
Joker, c'est ce surnom que le personnage de présentateur vedette à la solde de l'État donne à l'humoriste dévoyé et mal aimé. Ce n'est pas ici la superposition de la figure de jeu de carte et d'un néologisme signifiant "blagueur". Même si ce Joker peut sembler une excuse de Tarot.

Rire jaune pour un humour de potence

Joker, c'est aussi un exercice de style, une variation sur le noir, une étude en rouge pour Todd Phillips qui, après s'être illustré dans la comédie avec Starsky & Hutch, la saga des Very Bad Trip et nombre de comédie estudantines, se lance dans des métrages plus séreux, plus sombres comme War Dogs. Joker mime cette métamorphose du Dr Jekyll en Hyde du réalisateur amusant au réalisateur effrayant et il n'est pas impossible de voir son Arthur comme Phillips. À une lettre près, le D de Dead, Todd signifierait Mort en allemand, avec un A comme Arthur.
D'où cet humour crispant, très actuel, cet humour ironique, irrévérencieux, jaune, sous cape, noir, à froid, cet humour de potence qui court dans les rues, les soirées mondaines, les plateaux de télévision. Cet humour cynique qui prête plus à pleurer qu'à rire, qui traduit plus la colère et la haine que la joie et la bonne humeur. L'humour de mauvaise humeur.
Servi par un saltimbanque, un Arlequin à la Apollinaire et à la Agatha Christie: un clown triste mais souriant. Un Pierrot verlainien, décharné et grotesque qui s'habillerait de couleur pour jouer les Arlequin, leurrer son monde et devenir Ça le dévorateur de monde. Un clown pathétique puis un monstre terrifiant à faire pâlir de peur le Ventre de Paris, impitoyable aux laissés pour compte.
Ce saltimbanque comme cubiste, c'est un Joaquin Phoenix méconnaissable qui le campe avec un génie lui aussi souvent gênant, crispant, mi-humain mi-automatique, mimant ainsi à la perfection la déshumanisation, la métamorphose des membres du personnel en ressources humaines, cette grande masse de feignants, dit-on. Un Joaquin Phoenix parfois agaçant à rire comme le ferait n'importe quel interprète du Joker, c'est à dire gratuitement mais un Joaquin Phoenix qui sait, comme un Andy Serkis prêtant des boules de poils de chats à Gollum, faire de ses quintes de rires des quintes de toux hilares. Ses rires sont des pleurs, des abcès d'indignation pour l'universel, allant du harcèlement de rue et de métro au verni des journalistes et des politiques. Un Joaquin Phoenix plus près de L'Homme irrationnel que de Gladiator ou du Village qui porte sur ses épaules cette monstrueuse critique sociale implantée dans une étiologie de super-méchant de Batman.

Le Grand SohohohohohahahahahahahaRRRRRRRRRRRR !

Joker, en somme, c'est la prise de température ambiante, projetée comme les images d'une vieille caméra sur le monde des années 30. On chapline, on termine sur un The End old fashion jaune mais, surtout, on superpose avec brio les crises économico-sociales pour faire rugir la contestation.
Le cri du Joker est celui des Femmes de Metoo, victimes des phallocrates qui n'existent plus, peu ou prou, celui des êtres survivant dans une précarité qui trouve sa justification dans une austérité jugée nécessaire mais qui ne touche ni les ministres amateurs de homards, ni les fêtes nationales et autres commémorations, ni l'enterrement de Johnny Hallyday ni les festivals à paillettes. Les jokers du Joker sont un peu les Gilets Jaunes qui luttent contre M le maudit.
Joker, c'est la perception biaisée de la lutte des idées amalgamée avec la sempiternelle lutte des classes. L'idée revenue du XIXe siècle de la Fin de l'Histoire qui annonce la Fin du Monde, qui a peut-être, effectivement, débuté en 2012, comme le pensaient les antiques.
Joker, c'est l'affirmation aussi de ce que les gens ne deviennent ps seulement ce qu'ils sont, sont appelés à devenir, ce qu'ils choisissent d'être mais aussi ce que l'on fait d'eux. Des clowns ! On me traitait en clown, pourrait écrire Rousseau, ce qui me donne le droit de l'être. Clown devenant le fripon nouveau.
Joker, c'est enfin cette décrépitude morale et existentielle du temps présent qui se regarde hideusement dans un miroir qui s'y admire ou qui s'en étonne. Ce soulèvement populaire final qui accueille l'avènement de l'antéchrist social, ennemi juré du Chevalier Noir, qui peut prétendre ne le voir nulle part en Orient, en Occident, au Mexique ? N'y a-t-il aucun parallèle entre les clowns casseurs et les Black Blocks profanateurs d'Arc de Triomphe ? Un véritable Grand Soir qui voit la mort des Wayne sous un autre éclairage, étrange petite perle du film. Une anarchie telle que la prophétisait Daniel Balavoine devant François Mitterrand en ces termes alarmistes le 19 mars 1980: "Ce que je peux vous dire, c'est que généralement c'est un avertissement - J'ai peut-être du culot de faire ça, je suis obligé de le faire comme ça, parce que je dois faire vite - Ce que je peux vous dire, c'est que la jeunesse désespère, elle est profondément désespérée parce qu'elle n'a plus d'appui, elle ne croit plus en la politique (...) - et moi je pense qu'elle, en règle générale, en résumant un peu, bien raison - ce que je peux vous dire, c'est que le Désespoir est mobilisateur et que lorsqu'il devient mobilisateur, il est dangereux. Et que ça entraîne le terrorisme, (...), et des choses comme ça ! Et , ça, il faut que les grandes personnes qui dirigent le monde soient prévenues que les jeunes vont finir du mauvais côté parce qu'ils n'auront plus d'autres solutions !"
Ça entraîne des jokers !

WHY SO SEROIOUS ?

Cette force du film, ce propos en rappel à l'ordre par le désordre est probablement aussi ce qui fait le plus sa faiblesse. Le Joker de Batman, esprit malsain insaisissable, folie pure incarnée, jouissivement énigmatique est politisée. Certes, le film montre combien Arthur est passif, victime de ce que nous appellerons son *succès*criminel et politique. Mais, extra-diégétiquement, demeure que le Joker devient un représentant politique.
Or le Joker est tout sauf cela et quand Nolan le politise un brin dans The Dark Knight, il s'empresse par tous les moyens d'en faire l'Anarchie injustifiée et injustifiable, purement folle et apolitique.
À l'instar de son protagoniste, le film de Phillips se noie dans la vaine tentative de détourner une figure du rire. Alors que tout est là: quelques éclats de boutades, de jeux de mots, autant de trouvailles qui auraient pu mener le film vers autre chose que cette redite de Balavoine intéressante mais louvoyante comme la démarche dansante de son saltimbanque, entre gêne et horreur, entre discours à assumer ou à condamner - rappelons que Thomas Wayne est un mauvais politique mais le sage père du futur Baman et que le Joker, tout représentant du mal-être social, reste un criminel.
Une phrase du journal intime d'Arthur - qui lui sert aussi de carnet de blagues, d'observations amusantes - attire l'attention: "I just hope my death makes more cents than my life". Comprendre "I just hope my death makes more sense than my life". Un jeu de mot simple et pourtant simple riche, si intelligent, où le mot "sens" est remplacé par un homonyme renvoyant à l'argent: le monde n'a plus de sens, il court après l'argent. C'est là-dessus qu'il aurait fallu bâtir le film, quitte à en assumer le côté Joker indéfini, qui n'est pas vraiment celui de Batman.
Car cette phrase fait penser à la phrase du Pseudo-Carroll: "Si la vie n'a aucun sens, qu'est-ce qui nous empêche d'en inventer un ?" On aurait pu attendre un Joker qui ghettoïse les hautains par le rire et réorganise la société pour se défaire d'eux. Il aurait pu devenir ce héros du langage qui, en riant, ridiculise ceux qui voulaient le ridiculiser, fait choir leur autorité et les chasse du trône, laissant ainsi le monde dans une anarchie sans goutte de sang. Sombrer dans la folie par l'apparence d'une raison qui démonte les mensonges de la société assise. Le rire, qui aurait mieux récupéré encore son statut d'attribut diabolique, serait devenu une arme. Il aurait fallu, en bref, privilégier au clown son rire.

As-tu déjà dansé avec le Diable au clair de lune ?

En conclusion, Joker est un clown dansant qui virevolte entre manifeste politique, essai sur le rire et étiologie de super-méchant en périphérie du DCU. Il ne sait pas sur quel pied danser mais danse tout de même, agitant les bras dans tous les sens, en absence de sens.
Ce qui en fait un film mitigé, à la fois très mauvais et génial, qui revêt le costume bigarré et rapiécé d'Arlequin et qui possède l'inquiétante étrangeté du clown.
Regarder le Joker de Todd Phillips, c'est danser avec le Diable au clair de lune !

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