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Avis sur Joy

Avatar Fritz_the_Cat
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Aller voir Joy, quitter SensCritique deux semaines puis revenir, c'était un peu comme rentrer à la maison pour découvrir que tes potes ont vidé ta chambre et laissé un mot dans la pièce : "Désolé gars, là c'est sans nous, change de colocs". Tu te sens seul, là haut avec ton 8/10 en train de tirer sur la corde pendant que 85% de tes éclaireurs retiennent J-Law au niveau du sol. La semaine suivante, vu que t'as de toute façon perdu le combat, tu te gênes plus des masses pour coller un 6 aspirant 5 au dernier Tarantino. Mais tu penses que t'as vieilli pour trouver bof un western gore et tordu pendant que tu t'extasies sur le biopic de la femme qui a inventé la serpillère. Sauf que le QT, t'as pu passer à côté, ça arrive, alors que Joy, ton petit coeur n'en démord pas.

Faut quand même que je le confesse : j'adore passer la serpillère. La poussière c'est chiant, les vitres aussi mais la serpillère, c'est tellement facile. Tu laisses sécher, tu reviens, t'as l'impression que tout l'appart' a subi un décrassage même si t'as rien fait de plus, ça sent bon le citron artificiel jusque chez le voisin. Puis j'aime pas les meubles, du coup j'en ai peu et c'est donc un plaisir de laver le sol. Mais tout comme avec le frigidaire, le four électrique, le débouche-chiottes et plein d'autres trucs utiles, je me suis pas demandé trois secondes qui avait inventé ça. En allant voir Joy, j'ignorais que ça causait serpillère. Quand j'ai commencé à piger le truc, je t'explique pas l'angoisse : le type compte tenir plus de 2h avec ça ? Et il a le culot de l'assumer, des premiers croquis jusqu'au premier balai ? T'es pas sérieux, si ?

Ah ben si, c'est sérieux. T'es ouf, O'Russell. Pas ouf du style "Je vais pondre un film hardcore et sombre maintenant que j'ai du pouvoir à Hollywood", ouf au sens où tu prônes des choses tellement positives et optimistes que tu vas forcément te prendre un ou deux cailloux sur la gueule. Bon, tu le faisais déjà avec Happiness Therapy mais t'as été astucieux avec tes personnages qui sortent de l'asile : décalage immédiat, instauré dès les premières scènes, et tu laissais peu à peu infuser ça dans les eaux bien connues de la romcom, pour lui redonner des couleurs. Là, c'est fini le filet de sécurité, tu t'excuses plus d'y croire à ton feel good movie.

Et je serai peut-être le seul ici mon pote mais Joy, ça me parle. Genre énormément. Pourtant je suis pas ménagère, je suis pas né aux USA, j'ai pas de famille à charge et j'ai aucun contact avec mes ex (sauf une, mais elle vit pas dans ma cave et elle ressemble pas à Edgar Ramirez). Déjà, dans la vraie vie, j'ai toujours eu du respect pour les gens qui connaissent leur boulot. Les hommes et femmes qui savent de quoi ils parlent au lieu de faire genre et de sortir des banalités, j'aime ça. Tu peux me lâcher seul dans un repas entouré de garagistes, de dentistes, de ce que tu veux qui soit pas mon monde, si y en a un ou une assez humble pour me faire partager sa passion, pour essayer de me faire comprendre son domaine, je vais boire ses paroles. J'essaye de faire pareil quand je cause ciné à des gens que ça émeut pas, et c'est beau quand ça fonctionne.

Donc là, une fille dont le talent a été refoulé, qui a inventé un truc génial de ses propres mains quand elle était môme et qu'elle aurait dû faire breveter avant qu'un autre n'ait l'idée, ça me touche direct. D'autant qu'elle est pas aidée : sa famille et belle famille se reposent souvent sur elle, y a pas une minute où elle est posée. Triste pour elle, tant mieux pour nous, car O'Russel sais rythmer un dialogue choral avec une précision dingue pour peu qu'on y soit attentif, il se sert du flou, des coupes et du hors-champ même entre quatre murs, et donne envie d'aimer ses personnages, de les réconforter quand ils chutent puis de les engueuler quand ils se tirent dans les pattes pour pas grand chose. S'ils étaient parfaits ou pire, bénis, ce serait trop facile. Non, des fois je m'y retrouvais dans cet échec de communication. Trop de monde, pas assez de pièces pour souffler.

D'ailleurs David, t'es pas malade avec tes seconds rôles ? Sans blague, t'as cru que ça allait passer ce personnage de Black plombier pour lequel une mémère autarcique a un crush soudain ? Et la BFF de Jenni, elle aussi un peu basanée, fallait oser. Des gens normaux et colorés ? On est en 2015 gars, t'as pas le droit de faire ça, faut les prendre en pitié tes personnages, ou les élever en héros. Dans Happiness Therapy, t'as donné le rôle du sidekick comique à Chris Tucker, personne a moufté, peut-être parce que le mec est une star et que lui aussi, dans le film, sortait de l'asile. Pour Joy, j'ai lu ci et là que ton film était raciste. Je dois (sincèrement) pas avoir l'oeil pour juger ça, le métissage peut rendre aveugle, ça m'est arrivé de rater des trucs flagrants de ce style. Oh, et la Jenni embauche des Mexicains qu'on imagine sans papiers à un moment. C'est pas joli-joli, mais c'est là, je me dis que t'aurais pu virer ce court passage et pourtant tu l'as filmé.

D'un coup, j'ai moins kiffé le personnage à ce moment-là mais tant mieux, au moins je sais à qui j'ai affaire. Parce qu'à côté, cette femme possède un truc que je respecte plus que tout : la fidélité. En affaires comme ailleurs. J'étais à fond pour qu'elle réussisse son truc, j'ai flippé comme pas possible lors de son passage télé, j'avais la rage contre tous les enfoirés qui profitent de son statut de novice du commerce pour la lui faire à l'envers, et j'avais envie d'en coller une aux pisse-froid qui la regardent comme si elle était dingue de vouloir accomplir ce pour quoi elle a du talent. Et Joy, ça t'invite à faire de même, à rester droit dans tes bottes, à te bouger le cul, à prendre des risques. Et ça le fait intelligemment je trouve car y a plein de gens qui gravitent autour d'elle, c'est pas Whiplash (que j'adore aussi) où le gars devient ermite pour se faire mettre au supplice.

Là non, autre credo, on n'évoque pas un petit jeune ambitieux mais une jeune femme qui va essayer d'exister entre ses responsabilités. Alors oui, ça cause émancipation, accomplissement, et on aura tôt fait d'y plaquer une grille analytique de film à message (Oeuvre féministe ou pas ? On a le droit de rire aux gags avec le Noir ? Vous trouvez pas ça un peu capitaliste, cette sucess story ?). Mais un travail aussi divertissant qui invite à rester fidèle à ses proches, et à rester digne quand on se plante, ouais, ça me parle. M'enfin bon, c'est pas passé, je me retrouve un peu seul avec mon enthousiasme ; bref, Joy, quasiment tout le monde s'en bat la race.

Du coup, probable que si je me retrouvais à une grosse IRL avec des gens de SC, je commencerais mes phrases en disant "Oui mais bon, c'est pas si mal de craquer pour un film gentil de temps en temps m'voyez". Mais je serais un bel hypocrite car j'ai pas craqué pour Joy, je me suis pas dit "Allez, sois pas vache, c'est Noël", il m'a vraiment fait du bien ce film, c'était un plaisir, pas un plaisir coupable. Salaud de O'Russel, j'en pouvais plus de voir Jenni errer dans les rues, d'une vitrine à l'autre, sans autre raison que celle de nous faire partager l'humeur du moment. Ca aurait pu durer 10mn, ça m'aurait pas gêné, j'ai cru revoir Diamants sur canapé, quand la belle Audrey Hepburn cherche son chat perdu. Ouais, ça m'a fait kiffer à ce point, et bien plus...

Puis DeNiro qui teste un site de rencontres par correspondance, cette solitude un peu gênante à combler avec l'âge, c'est simple et tellement bien vu. O'Russel, je déteste le téléachat, et t'as réussi à me faire vibrer avec une scène de téléachat. Deux fois. J'ai failli sortir mon portable pour téléphoner et le lui acheter, son petit balai. Mec, t'as réussi à me faire gober une success strory prolo en filmant l'actrice la mieux payée d'Hollywood. Alors ouais j'ai envie de le défendre ton film, parce que ça sert strictement à rien que je passe 500 lignes à cracher sur cette horreur de Avengers 2 si à côté, j'assume pas deux secondes de défendre d'autres projets cossus. En 2015, c'était Joy. Et je ne passerai plus jamais la serpillère comme avant.

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