Avis sur

Joy

Avatar HarmonySly
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C'est officiel : je n'arrive plus à suivre Russell. J'ai l'impression que ce mec a un doppelgänger, ou une personnalité cachée remontant à la surface un film sur deux. Depuis le sémillant et vitriolesque Three Kings, on a eu droit à une course-poursuite de détectives philosophico-existentialistes filmée sous mescaline, puis The Fighter, sans conteste l'un des meilleurs films de 2010 (non, chut, tu ne contestes pas et tu vas le voir, ou même le revoir), puis l'histoire de gens cassés par la Vie dansant dans des sacs-poubelle et redemandant du rab' d'Oscar, suivie par American Hustle, imparfait, au rythme bâtard, mais faisant malgré tout preuve d'une certaine passion, partagée entre les acteurs et le réalisateur ; et donc, dans le cas présent, Joy.

Joy est inspiré d'une histoire vraie, ce qui est une manière très pragmatique d'annoncer que l'on va prendre des libertés énormes avec le scénario mais que c'est pas grave parce que toi, Audience, tu vas nous croire sur parole. Pendant une heure, ça fonctionne pas trop mal, on a l'occasion de voir la protagoniste titulaire baignée dans son environnement hautement dysfonctionnel, entre une grand-mère hippie (interprété par Diane Ladd, que je n'avais pas vue dans un film depuis Chinatown, il a quand même fallu que je vérifie), un papa tout gentil tout bête (Robert De Niro, visiblement perdu, s'en sort en faisant du classic Bob DeNiro, bless him), une mère asociale pendue à longueur de journée devant des soap operas (improbable Virginia Madsen), et un ex-mari vivant dans la cave, alors qu'avec ses super talents de transparence, il pourrait tout aussi bien remplacer le papier peint qu'on gagnerait de l'espace (désolé Édgar Ramirez, c'est pas toi c'est le scénario ; bon, c'est peut-être un peu toi quand même). Ca ne fonctionne pas à plein régime, le montage est bordélique, la mise en scène fiévreuse, mais étant donné que l'on souhaite mettre en image le quotidien cauchemardesque de Joy, c'est assez raccord, et les répliques touchent juste (de même que JLaw, portant vainement ce joyeux bordel à bout de bras).

Et puis à un moment, Joy a une idée, elle veut vendre des balais à serpillère révolutionnaires ; et là, de manière dramatiquement spectaculaire, le film oublie carrément ce qu'il veut raconter. Comme ça. Le trou de mémoire, le truc bête quoi. Alors le réalisateur fait ce que tous les mauvais acteurs font quand ils ont un trou de mémoire, il commence à raconter n'importe quoi. On passe donc de l'histoire d'une femme prenant conscience qu'elle a perdu d'importantes années de sa vie, à celle d'une self-made woman pas vraiment aidée, avant d'enchaîner sur un Message à Caractère Informatif sur la puissance de l'entreprenariat, puis quand tout commence à bien rouler pour elle on s'imagine déjà JLaw en Scarface des balais-brosse, alors qu'en fait ça se finit en queue de poisson sur une Erin Brockovich du pauvre. Voilà, ce sera tout pour aujourd'hui, bonne soirée, rentrez bien messieurs-dames. Le pire, c'est que si dans l'absolu je n'ai rien contre un film qui ne sait pas où il va (il y en a qui en font même leur marque de fabrique et ça leur réussit pas trop mal, regardez Dupieux par exemple), ici le rythme carrément bâtard ne joue pas en sa faveur. Drôle de sentiment, quand à la fin d'un film de deux heures, on a l'impression qu'il en a duré trois, et que malgré cela on n'a pas vraiment parlé de grand-chose, pire, on s'est même permis d'économiser 45 minutes de métrage à l'aide de flashbacks, flashforwards et autres narrateurs (ici, la grand-mère, forcément omnisciente).

Un sentiment prévalait à la fin de la séance : avec ce film, Russell prouve qu'à vouloir être trop généreux on ne sait pas raconter d'histoire. En se concentrant sur les aspects les moins importants de son scénario et en écrémant toutes les bonnes idées potentiellement intéressantes (les dessous du téléachat, le comeback, puis la fondation de l'empire de Joy), le long-métrage se vautre dans une baguenaude sans grande aspérité et flirte dangereusement avec la louange inconditionnelle de sa protagoniste ainsi que de son actrice principale, à tel point que l'on ne sait plus si l'on doit vénérer une icône féministe, un symbole de l'entreprenariat capitaliste, ou une actrice impeccable pour laquelle on aurait construit un terrain de jeu en forme de plateau de cinéma. La mise en scène dans tout cela a du mal à décoller de la moquette, malgré quelques aspérités bienvenues (le mini plan-séquencé lors du pétage de plomb de Joy, la scène de présentation du balai devant les investisseurs, toutes les séquences à la QVC en règle générale), on reste perdu dans les mêmes tics filmiques du réalisateur (faut arrêter d'essayer trois caméras différentes lors d'une même séquence Monsieur, c'est moche et ça sert à rien, on n'est pas à Toys 'R Us® non plus).

Il reste tout de même au film quelques passages bien sentis, des acteurs convaincants, une BO sympa (comme toujours) et une écriture correcte (même si pas franchement au niveau de ce que l'on est en droit d'attendre de Russell à son meilleur), c'est suffisant pour passer l'examen, mais pour le coup, j'en viens à espérer que le réalisateur se terre de nouveau 5 ans dans un grotte pour en sortir un diamant brut du même acabit que The Fighter. Quality over quantity, David. Quality over quantity.

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