"La courte histoire d'un fol ingénu"

Avis sur Jugatsu

Avatar Thomas Ocana
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[SPOILERS]

Takeshi Kitano sort "Jugatsu" en 1990. Il signe ici son deuxième long-métrage juste après "Violent Cop" sorti en 1989. Arrivé donc très récemment dans le métier de la réalisation, Kitano réalise-là une œuvre absolument majeure dans sa filmographie (même si elle n'est clairement pas la plus connue et reconnue par les cinéphiles), qu'il qualifie lui-même comme son "film-chéri".
En effet, "Jugatsu" est déjà empli de tous ce qui caractérise les tics de mise en scène, la composition du cadre, les thématiques, la direction d'acteurs ou l'humour chez Kitano.

Le protagoniste, Masaki, très discret et avare en parole préfigure du héros kitanien déjà enclenché dans "Violent Cop", d'une manière relativement différente. Ce personnage assez naïf et inconscient par moments, va, causé par un excès de courage (ou d'inconscience), jusqu'à blesser l'égo d'un yakuza et par extension sa famille; et pour se sortir de ces problèmes, il va partir à Okinawa en quête d'une arme à feu pour son "mentor" ex-yakuza.

Kitano mêle noirceur et comique avec brio, sûrement même son meilleur film pour cela. La première scène du film est très parlante de cette effronterie comique présente au long du film; le protagoniste est au toilette, il est censé participer à un match de baseball, mais non, celui-ci "chie", il sort des toilettes et sans sentir une quelconque pression il se rassoit sur le banc des remplaçants. Cette scène d'ouverture pose déjà parfaitement les quelques personnages importants du film et ce qui les caractérisent.
Le jeune protagoniste paumé (paumé comme souvent chez Kitano) et l'ex-yakuza un peu borderline sont très rapidement cernés, par les mouvements de caméra et la composition du cadre, appuyant les traits de caractère de chacun, et bien-sûr par leur acting.

Bien évidemment, film de Kitano où la présence de yakuzas est centrale signifie, et encore plus dans cette comédie noire, désacralisation absolue voire même ridiculisation par certains moments de l'image du gangster japonais.
Le yakuza, à la source des problèmes du protagoniste, ira jusqu'à feindre la fracture, alors que Masaki l'a seulement frôlé, afin de soutirer de l'argent (à priori) à la station-service où il travaille. Kitano montre le yakuza comme une vermine, pitoyable et ridicule.
Tout honneur, présent dans l'imaginaire du yakuza, est ici ôté avec subtilité.

Dans un autre registre, le personnage de Kitano, Uehara, yakuza (très) effronté, (très) dangereux et (très) fou sur les bords, représente un peu le yakuza ultime du cinéma de Kitano, extrêmement violent dans ses actes et ses mots mais aussi terriblement enfantin dans son rapport à la violence.

A la manière de Murakawa dans "Sonatine", l'arme à feu, et plus généralement la violence ici, représente l'outil régressif et ludique du yakuza, grand enfant dans l'âme.
Mis à part le côté entrepreneur du métier que l'on pourrait affilier aux grands boss des quelconques familles (donc quasi absents dans ses films et dans Jugatsu de même), le yakuza de Uehara, vide de toute responsabilité entrepreneuriale ou véritablement adulte/professionnelle, joue toujours au jeu du Cowboy et de l'indien à la manière de jeunes enfants s'amusant à se tirer dessus.
Il paraît même capricieux à certains moments; celui-ci force son bras droit a coucher avec sa petite amie, ce qu'il fera, mais Uehara n'aura de cesse ensuite de reprocher cet acte à sa petite copine, qu'il frappera à maintes reprises, mais cela sans haine visible mais par pur jeu pervers et peut-être aussi par regret d'un caprice pathétique.

De même cette absence de responsabilisation du personnage passe aussi par le doigt coupé; ayant commis une erreur aux yeux de son chef, celui-ci doit se couper une phalange (le classique chez les yakuzas quand il est question d'expiation), mais dans ce prolongement d'une personnalité enfantine, il va fuir cette responsabilité, liée et causée par ses actes, et va couper le doigt de son acolyte.

Toute ces scènes assez noires et violentes au demeurant sont finement alliées à des touches d'humour (noir donc) pince-sans-rire, intelligemment parsemées tout au long du métrage (contrairement aux film des studios Marvel, qui oublient toute subtilité en désamorçant totalement leurs séquences dramatiques -ou de tensions- par des blagues lourdes, inutiles et particulièrement bêtes), rajoutant à cette satire, quelque peu atypique et totalement kitanienne, une saveur exquise en plus.

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