Many affects

Avis sur Jumanji

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Si la madeleine de Proust est forcément une affaire de génération, l’opulence d’aventures familiales et fantastiques propres aux eighties et nineties n’a pas son pareil : grandement alimentées par les Spielberg, Zemeckis et autres Colombus, les titres référentiels y foisonnèrent, quand bien même certains tireraient trop partie de l’effet nostalgique (foutus Goonies) … mais là n’est qu’affaire de ressenti personnel.

Tout un chacun se construisant grandement lors de sa prime enfance et les années s’ensuivant, les longs-métrages s’y incrustant font ainsi de ces temps de savoureuses foires à réminiscences : et s’il n’est pas le plus renommé d’entre tous, quoique « membre du crew » de Steven, Joe Johnston mérite amplement sa mention. Car avec pour réalisation inaugurale Chérie, j’ai rétréci les gosses, il aura lui aussi marqué son époque, dont le point d’orgue serait indéniablement l’adaptation du roman Jumanji en 1995 : le genre de film qui, revu une fois adulte, vous fait jubiler… comme un gosse.

Certes, l’effroi d’antan n’a plus vraiment lieu d’être, mais la surprise se mue en quelque chose de nouveau : de fait, s’enthousiasmer à ce point a, en quelque sorte, un caractère étonnant. Paradoxalement, c’est même en posant un regard d’adulte sur Jumanji que ses plus belles qualités émergent : car le scénario de la triplette Hensleigh, Taylor et Strain ne saurait aucunement se réduire à une énième adaptation d’un livre pour enfant, son écriture tutoyant l’excellence en faisant un divertissement imprévisible, palpitant et touchant.

Si cela ne saute pas d’emblée aux yeux, il convient d’abord de saluer son incroyable efficacité : une introduction en 1869 distillant savamment le mystère, une découverte plantant le décor et amorçant les hostilités cent ans plus tard puis, finalement, un nouveau bond dans le temps d’un quart de siècle pour reprendre la partie… ah, non, Jumanji se payera aussi le luxe de retravailler ses temporalités au gré d’un ultime aller-retour redessinant la réalité même. Le tout en une petite heure quarante de long-métrage sans que cela ne paraisse précipité ou condensé ! Un véritable miracle à l’heure où tant d’œuvres sacrifient leur potentiel sans aucune élégance.

Le film de Joe Johnston a donc pour réel mérite d’allier construction réfléchie à un récit trépidant, au point de jongler entre les tons les plus contraires : s’il serait d’ailleurs commode de le réduire à sa seule étiquette fantastique teintée d’humour, n’oublions surtout pas que Jumanji nous compte l’histoire d’un pauvre gosse séparé de ses parents, dont les retrouvailles avec son paternel autoritaire accoucheront d’un bref échange à même de vous arracher quelques larmes bien senties. Nonobstant un sous-texte pouvant être perçu comme convenu et vieux jeu (affronter ses peurs en tant qu’homme), le contexte qu’invoque l’héritage des Parrish confortant cette impression, gageons que cela est suffisamment bien rodé au point de nous émouvoir.

À présent, difficile de ne pas faire abstraction de l’aventure que nous conte Jumanji, qui au rythme d’entêtantes percussions tribales va nous ferrer avec un savant doigté : nous voici nous aussi, à notre manière, prisonniers du jeu à venir. Quoique toujours proche de la rupture avec ses nombreuses sous-intrigues s’entremêlant (Alan, Judy et Peter, Carl ou même Van Pelt), la trame centrale se veut savoureuse de bout en bout en multipliant les coups du sort, morceaux de bravoure et autres fulgurances comiques sous un délectable danger ambiant : l’ensemble frise ainsi le sans-faute, bien aidé par l’enthousiasmante bande-originale de James Horner et des graphismes attestant d’un savoir-faire polymorphe. Sur ce point, si nous pourrons regretter les affres naturelles du temps ou l’inégalité entre certains effets (le lion est somptueux, les singes un peu moins, les araignées peu crédibles), il est indéniable que cette patte formelle est essentielle dans l’ébauche de la magie intangible du film.

Quel régal en somme que ce Jumanji qui, en fin de compte, semblait taillé sur-mesure pour le génial Robin Williams… et inversement. Parvenant également à faire du « voyage temporel » un ressort scénaristique intelligent comme maîtrisé (et non une malencontreuse glissade), le long-métrage phare de Joe Johnston convie en un même creuset tout ce qui fait la sève du pinacle du divertissement familial : que demander de plus ?

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