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Avis sur Jusqu'à la garde

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Jusqu'à la garde fut la claque surprise de 2018, de celles que l'on est ravi de voir récompensées par un César du Meilleur Film. Son sujet incite pourtant à le cataloguer dans les drames sociaux qui pullulent en France : un couple en plein divorce doit accepter la garde partagée du fils de 11 ans. Le traitement naturaliste et le jeu posent d'emblée un cadre réaliste qui éloignent a priori le film du cinéma de genre pour se rapprocher d'un style documentaire. Mais l'enfant a une trouille bleue de son paternel que tout le monde accuse de violence domestique, il vit ses rencontres avec lui non pas comme une corvée de crise d'ado mais comme une angoisse. C'est là que le film commence à faire naître un sentiment auquel les purs drames, particulièrement français, n'ont que rarement recours : la peur. La vraie peur d'un thriller qui va vous nouer les tripes, tout en s'ancrant dans une réalité qui rend la situation plus viscérale.

Ce mélange des genres est dans la lignée de Avant que de tout perdre, précédent court-métrage du réalisateur Xavier Legrand faisant intervenir les mêmes personnages, quasiment le même casting et constituant une introduction à ce Jusqu'à la garde. Le but de Xavier Legrand était de mettre en place une trilogie de court-métrages, avant qu'il ne décide de regrouper les deux derniers en un long (merci l'interview fournie avec le DVD), la continuité coule donc de source.

Trop d'auteurs de drames investissent un genre en l'affadissant sous prétexte de privilégier le réalisme, perdant de vue tout ce qui en fait le charme aux yeux de son public initial. Xavier Legrand ne fait pas une proposition intellectualisante d'un genre, il utilise ce réalisme pour effacer la distanciation qui aurait pu limiter l'horreur de ce qu'ils se passe à l'écran. Les thrillers ont parfois recours à des rebondissements spectaculaires, ce qui peut banaliser des situations terribles qui sont passées au filtre "ceci n'est que du cinéma". Avec le traitement réaliste on n'a plus ce recul, on n'a plus notre doudou qui nous rappelle que c'est du faux. On a l'impression d'être face à de vrais gens qui vivent une épreuve du vrai monde, ce qui rend la moindre parole de travers d'autant plus menaçante.

Ce qui est le plus intéressant dans ce film, c'est qu'on ne nous présente pas en amont d'élément qui nous laisserait constater par nous même de la véracité des versions présentées à la juge au début, bien que l'on devine vers laquelle il faut se tourner. Le "show don't tell" est détourné car on ne nous montre pas ce qui a été vécu avant le film, on nous en fait simplement le récit en nous demandant d'y croire. Cela pourrait paraître anti-cinégénique au possible, il n'en est rien. Le film ne nous montre pas les événements qu'il énonce mais il nous montre les réactions des personnages, lesquelles parlent plus que des restitutions de violence. Ces gens sont terrorisés et ça se voit, ça en dit long sur ce qu'il s'est passé et ce qu'il risque de se produire. Le film fonctionne à l'empathie pure et ça marche, les angoisses des personnages sont contagieuses. Quand on assiste à certains face-à-face on a aussi peur que les victimes parce qu'on y croit, on sent que ce n'est pas du chiqué et qu'il y a un lourd passif.

Mais Xavier Legrand ne se repose pas que sur ses comédiens, pourtant tous brillants entre Léa Drucker qui doit cacher sa fragilité, le jeune Thomas Gioria d'une justesse parfaite et un Denis Ménochet terrifiant qui menace à chaque instant d'exploser. J'ai parlé d'une démarche en apparence naturaliste mais la réalisation est plus travaillée qu'il n'y paraît. Le réalisateur joue beaucoup sur des situations d'enfermement du fils avec son père, notamment dans des scènes de voitures qui deviennent étouffantes. Tout ce qui relève normalement de la protection, soit de la Garde, devient un outil d'oppression ou d'emprisonnement. On dirait parfois Detroit avec une ceinture de sécurité à la place des armes. L'intensité de ces deux films est équivalente à mes yeux, la fin de Jusqu'à la garde cloue le spectateur à son fauteuil grâce à un usage glaçant du sound-design. Xavier Legrand sait faire distiller le poison du doute aux pires moments et offre du malaise lors de passages ambigus jouant sur la culpabilisation ou sur l'attente d'un drame à venir.

C'est que l'écriture est soignée : le crescendo du film tient à l'évolution du personnage de Denis Ménochet, tendu comme c'est pas permis. Il est très bien traité, traînant son amertume et cherchant une reconnaissance morte depuis longtemps. Il est aussi effrayant que pathétique et porterait tout le film sur ses épaules s'il n'était pas aussi bien entouré. Le destin de la fille de la famille jouée par Mathilde Auneveux est également bien vu, elle qui vivra en accéléré en fuyant au plus vite cette violence.

Jusqu'à la garde fait naître des émotions très fortes avec des ingrédients très simples et dissimule habilement la sophistication de sa mise en scène pour mieux nous cueillir. Ses mots font mal, ses visages apeurés font mal et la banalité de son fait divers fait mal. Il traite de son sujet avec élégance et intensité et rappelle que les drames ne sont pas forcément des films lents et austères.

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