Ô temps, suspends ton vol

Avis sur Juste la fin du monde

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Le nouveau film de Dolan est un cocon, ou plutôt un œuf. Prend place dans celui-ci un fragment de vie d’une douzaine d’années. Douze années de non-dits, de regrets, d’éloignements qu’une mort imminente vient tout d’un coup questionner. Il est temps de parler, de casser la coquille avant que celle-ci ne se brise d’elle-même, dans un désagréable fracas.

Le voyage est lieu de doute et de questionnement : Que peut-il arriver après tout ce temps ?
L’enfant vient maladroitement poser ses mains sur les yeux de Louis, comme si le passé troublé souhaitait cacher au présent un futur blessant. Louis voyage parmi une foule d’anonyme dont l’identité, recalé dans un flou désintéressé, pose déjà les bases d’un comportement relationnel distant. Le travail de mise au point vient servir de frontière, tant émotionnelle que physique entre les personnages.

L’œuf grossit et se charge au fur et à mesure que le temps passe. Les retrouvailles sont étranges, gênantes et maladroites. On parle pour rien dire et lorsqu’enfin il faut parler on ne trouve rien à dire. A moins qu’on ne sache comment le dire, comment avouer la fin de son monde sans avoir à détruire celui des autres.
Mais au fond, qui sont-ils ? Une sœur dont on ne connaît rien ; un frère dont on croit pouvoir, à tord, dessiner la personnalité ; une mère aimante qui nous échappe. Mais surtout une belle-sœur, le plus beau personnage discrètement interprété par une touchante Cotillard, qui parle trop. Et pour cause, si elle apparait comme étant celle qui en sait le moins sur Louis, elle semble percer son secret du premier coup d’œil.
Dans cette famille et comme souvent chez Dolan, le silence est le terreau des révélations que chacun s’évertue à combler d’inepties ou d’engueulades. Par ailleurs le réaliateur s'en amuse, en transformant ces disputes enfantines en bruits sourd, comme fond sonore inaudible permettant au personnage de Louis de s’échapper dans ses pensées souvent tournées vers son passé que lui inspire sa maison. Un passé auquel il n'aura pas l'occasion de creuser, puisqu'il lui est impossible d’accéder à son ancienne maison, qui semble à ses yeux porter en elle plus d'importante que le reste de sa famille.
Seule la belle-sœur, comprenant le secret prenant petit à petit la forme d’un fardeau, tente par tous les moyens d’empêcher la révélation, de peur que la famille aux liens déjà fragiles n’éclate. Il y a cette scène, brève et pourtant d’une grande force, où l’espace d’un échange de regard reconnaissant (dans tous les sens du terme), le temps s’arrête.

L’œuf devient trop petit pour tous ces personnages, l’atmosphère étouffante est malsaine et le temps se désagrège. Le tic-tac de la pendule à coucou devient oppressant et omniprésent, les regards sur la montre réguliers et l’attente de plus en plus lourde. La coquille se fissure finalement lors de la scène de voiture, où le retour de Louis questionne autant qu’il ne surprend. Pourquoi revenir, pourquoi maintenant ? On franchit un cap dans la violence verbale où se retrouve opposées la vision poétique de Louis et celle plus terre à terre d’Antoine. Puis glacialement, Antoine apprend à son frère la mort de son amant de jeunesse, entrevu lors d’une vision aussi mélancolique que destructive. L’homosexualité et les relations contrariées sont des thèmes récurrent chez le réalisateur, mais qui apparaissent ici comme gadget scénaristique permettant d’amorcer un dose supplémentaire d’émotions dans un espace qui n’en avais pas spécialement besoin. La scène musicale entre les deux hommes prend des allures de vidéo-clip tranchant avec l’esthétique jusqu’alors mis en place. Juste la fin du monde lorgne par ces moments trop attendus du côté des précédents films du réalisateur, plus fougueux. On a donc le droit à cette scène de rêve, une scène musicale décalée (Celine Dion laisse place à O-Zone), le personnage excentrique de la mère, les ralentis etc…

Enfin vient le temps où plus rien ne peut être contenu longtemps. Antoine presse Louis dans son départ où le temps devient une excuse à la précipitions brutale du frère: « Je ne veux pas qu’il loupe son avion ».
Jusqu’à présent, le film était baigné dans une belle lumière douce et blanchâtre venant s’épandre sur des visages marqués d’émotions variées, presque constamment filmés en gros plans.
Dans un effet théâtral esthétiquement réjouissant, Dolan joue avec le "temps" météorologique et inverse les symboles communément acceptés. Ici, la pluie permettait un rapprochement plus intime entre les membres de la famille avant que le soleil aux reflets orangés ne les forces à se séparer brusquement.
Mais voilà, tout éclate. L’œuf explose de l’intérieur sous la pression du temps. En sort un oiseau perdu se tapant aux murs de la maison, alors trop petite pour lui. Il vole de pièces en pièce, véritable instant de vie fugace rappelant étrangement Tarkovski. Alors que Louis quitte le domicile familial sans n’avoir pu rien dire, l’oiseau prend son dernier souffle au sol, couché sur le dos dans le creux d’un pli du tapis de l’entrée. Il est mort avant d'avoir vécu.

Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

Avant qu’il ne soit trop tard.

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