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Avis sur Kingsman - Services secrets

Avatar Jurassix
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Je ne partais pas dans les meilleures dispositions pour espérer apprécier la nouveau bébé de Matthew Vaughn. Il faut dire que les bandes annonces, vulgaires et tape-à-l’œil au possible, avaient tout pour me déplaire, et visaient clairement un public geek auquel je ne m’identifie pas. Pourtant, je ne déteste pas Matthew Vaughn. Dans un contexte superhéroïque où régnaient en maîtres la noirceur « réaliste » des Batman de Christopher Nolan et le second degré régressif des procuctions Marvel, Vaughn avait su proposer un entre-deux appéciable, avec succesivement « Kick-Ass » et « X-Men : First Class », deux films non exempts de défauts, mais qui apportaient une fraicheur et une désinvolture qui faisaient franchement plaisir. Mais le metteur en scène affichait déjà certaines limites, optant pour un montage et un rythme souvent clipesques, et peut-être un manque de maturité dans le traitement de ses personnages et de ses récits, très simples (simplistes ?). L’équilibre maintenu dans ces deux films était il faut le dire assez fragile, mais avec un regard d’adolescent (je n’ai jamais revu les films depuis leur sortie cinéma), je dois bien admettre que ça fonctionnait, c’était drôle, pas trop mal filmé, et la générosité de Vaughn m’était très sympathique.

Qu’en est-il donc de ce « Kingsman : Services Secrets », énorme succès public, vendu comme le film d’action de l’année 2015 ?

J’ai détesté. Sincèrement, bien que je n’ai jamais compris toute la hype qui entourait Matthew Vaughn, je ne pensais pas vomir le film à ce point. Tout n’est pourtant pas à jeter dans « Kingsman », je reconnais à son réalisateur un certain talent de filmeur, c’est propre, lisible, pas désagréable à regarder malgré une avalanche d’effets racoleurs (ralentis/accélérés dans l’action, zooms/dézooms dans le cadre) qui ont tendance à me gonfler plus qu’autre chose. Mais, séquences prises une par une, la chorégraphie des combats est recherchée et audacieuse, la gestion des espaces est maîtrisée… Globalement, ça peut se tenir. Mais non, je ne suis pas rentré dedans une seule seconde, j’ai l’impression d’avoir été pris pour un crétin décérébré pendant deux heures de film. Tout simplement parce que le film manque cruellement de rigueur, il n’y a aucune homogénéité, aucune unité de ton, pas une once d’originalité dans l’écriture. « Kingsman » c’est un film qui se veut fun, décomplexé, subversif même, et qui va revendiquer son second degré jusqu’à la dernière minute… alors qu’il est incapable de tenir ses promesses et d’aller jusqu’au bout de ses intentions. Toute la bêtise et l’insolence « voulues » par son réalisateur ne sont jamais pleinement assumées. Tous les problèmes de « Kingsman » sont réunis dans cette scène désormais culte du massacre à l’église.

Quelle est l’intention ? Que recherche Matthew Vaughn ? Il souhaite qu’on glousse, qu’on prenne son pied ? Qu’on soit terrifié, horrifié d’une violence aussi outrancière, gratuite ? Je n’en sais strictement rien, et j’ai l’impression que Vaughn lui-même ne savait absolument pas quoi penser de sa scène. Comment puis-je pleinement profiter de l’impertinence ou de l’aspect « jouissif » de la séquence si tout son déroulement et sa finalité baignent dans un premier degré de tous les instants ? Parce que oui, malgré l’insistance de l’écriture qui cherche tant bien que mal à prouver le contraire, « Kingsman » est finalement très premier degré. C’est la fameux retour à la réalité, la confrontation fatale et tragique entre la fiction et la réalité, chers à son « auteur », qui constituaient déjà les thèmes forts de ses deux précédents films, « Kick-Ass » en particulier. Que ce soient les conflits familiaux du héros ou toute la remise en question du système Kingsman qui suit

la mort de l’agent Galahad

, Vaughn ne compte clairement pas livrer un film de divertissement total, qui se libère de tout sérieux pompier. Le problème de tout « Kingsman » réside donc là, dans cette absence de démarche claire. Et, pour revenir à la scène de l’église, il en ressort un profond malaise. Vaughn qui te filme en plans-séquences un massacre ininterrompu de personnes innocentes, accompagné du rock endiablé de « Free Bird » en fond… pour aboutir sur une séquence dramatique. Non. Juste non. Ça ne passe pas. Je n’arrive pas à prendre mon pied, je n’arrive pas à me sentir investi émotionnellement par la scène. Je ressens juste un profond mépris pour cette mise en scène absolument immonde de lourdeur, d’une maladresse de fond à faire pâlir le sobre Zack Snyder. Moi, ça ne m’amuse pas, ça me dégoûte. Peut-être ne suis-je pas assez ouvert d’esprit, peut-être suis-je trop sévère ? Peut-être oui, allez savoir. Au vu du succès commercial de « Kingsman », je me vois bien obligé de me poser quelques questions… Mais on ne m’ôtera pas l’idée qu’il est plutôt malhabile de la part du réalisateur de montrer ses héros terrorisés par ce massacre à l’église, pour finalement les faire glousser comme des adolescents prépubères dans un final tout aussi infect où

voleront moult têtes passives en feux d’artifices sanglants

. Berk.

Quand on s’engage dans un terrain aussi glissant et dangereux que la violence gratuite sans tabou aucun, il faut un certain niveau de maîtrise. Il faut savoir prendre du recul, comme a brillamment su le faire un Paul Verhoeven à son époque, voire même Quentin Tarantino, à qui on compare souvent Matthew Vaughn. Il faut atteindre un certain degré de maturité, dans la mise en scène et dans l’écriture.

Et, puisqu’on parle de l’écriture, celle-ci est complètement à côté de la plaque. Vaughn et sa collaboratrice de longue date Jane Goldman s’adressent à un public de demeurés. Je ne vois pas comment je peux rire d’un méchant milliardaire qui zozotte, qui mange un Big Mac avec un verre de vin rouge, et que la vue du sang effraie au plus haut point… Sérieusement… Même quand l’on écrit une parodie décalée de film d’espionnage, il est important de garder un sens du dosage. Là, c’est lourd, juste lourd. Je mentirais si j’affirmais ne pas avoir ri à un seul moment, à ma grande surprise, j’ai bien aimé le personnage de Colin Firth, et ses répliques font souvent mouche. Malheureusement, ça ne fait pas tout. L’écriture est globalement paresseuse, croit se jouer des codes du film d’espionnage (avec, une nouvelle fois, une lourdeur insupportable) alors qu’elle répète une formule toute faite, établie (ou même avant) avec « Kick-Ass », et s’enfonce dans les pires poncifs du film pour adolescents.

Ajoutez-y une partition sans inspiration d’Henry Jackman & Matthew Margeson, qui recyclent leurs travaux sur « X-Men : First Class » tout en surfant sur le succès de « The Dark Knight » en consacrant au personnage de Samuel L. Jackson un thème d’une note qui envahira chacune de ses interventions, et c’est bon, c’est fini, j’ai passé mon tour.

Quelque part, il n’est pas si étonnant que je n’aie pas adhéré à la proposition de Matthew Vaughn. Son film synthétise tout ce que je rejette dans le cinéma d’action américain actuel, à savoir camoufler la paresse de l’écriture et les fautes de goût dans la mise en scène par un soi-disant second degré. Et après lecture des toutes récentes déclarations d’Alan Taylor, grand génie de la communication, à propos de « Terminator : Genisys », il n’en fallait pas plus pour profondément m’agacer.

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