L’expérience Koyaanisqatsi

Avis sur Koyaanisqatsi

Avatar Benjamin Mélia
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Koyaanisqatsi est un film de 1982 réalisé par Godfrey Reggio, tourné et monté entre autre par Ron Fricke et produit par Francis Ford Coppola. La musique qui accompagne les images est de Phillip Glass, un compositeur minimaliste. Elle revêt une importance considérable, Reggio affirmant lui-même que sans Glass, ses films n’auraient pas existé. Par son aspect expérimental, sans parole, sans acteur, il provoque souvent une certaine réticence dans son appréhension. Mais une fois lancé, le spectateur, même le moins cinéphile, pourvu qu’il soit sensible à l’esthétique de l’image et du son, est d’emblée captivé par l’extraordinaire concordance des éléments.
Ce que nous avons dit de l’attitude du spectateur devant n’importe quel film vaut doublement pour un film comme Koyaanisqatsi, dont on peut considérer que l’ancêtre est L’homme à la camera de Dziga Vertov, film de 1929 qui avait pour but, à travers la diffusion cinématographique de scènes visuelles de la vie quotidienne, de formuler le langage universelle du cinéma.
Godfrey Reggio fût longtemps moine avant de devenir réalisateur. Ainsi, ses films comportent une dimension spirituelle importante mais qui s’incarne dans la matière même de son sujet, c’est à dire le monde et l’homme dans leur mouvement organique qui devient technique.
« Les titres sont, pour ainsi dire, chose sociale » nous dit Dewey. Reggio en était bien conscient et peut-être est-ce la raison pour laquelle il ne voulut au départ, donner aucun titre à ses films de la trilogie des Qatsi. Mais pour des raisons légales, il en fût obligé. Il choisit alors d’utiliser des mots de la langue hopi, qui ont une signification très large et abstraite pour le spectateur moderne. Chacun de ces titres renvois à au moins cinq significations qui constituent les différents chapitres. « Koyaanisqatsi » peut ainsi signifier :
« Un mode de vie qui appelle une autre philosophie de l'existence », signification qui correspond à la dernière partie du film.
Sans plus tarder, voici le postulat de l’expérience qu’il donne à faire : ce film nous apprend à voir la beauté dans des choses que nous considérons à premier vu dénuer de toutes qualités esthétiques.
Il nous fait sentir l’union du fond et de la forme et plus largement la continuité du monde. Il développe notre imagination matérielle et nous permet de former de meilleures images, de faire de meilleures métaphores, (comme les livres de poétique des éléments de Bachelard) que nous pouvons ensuite expérimenter en nous baladant dans les villes.
En aucun cas nous ne voulons faire une critique des sujets de ce film. Comme le souligne Bazin à propos du film de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, Monde du silence, « les beautés du film sont d’abord celles de la nature et autant donc vaudrait critiquer Dieu ». Nous cherchons simplement à voir comment dans ce film, peut-être plus que dans tout autre, le fond se confond harmonieusement avec la forme, à montrer que sa forme, c’est son fond. C’est ce mélange indistinct qui fait la richesse et l’intensité de l’expérience de ce film.
On pourrait dire, à l’instar de Deleuze, que Reggio pense et parle avec des « image-imagination », terme tautologique que nous inventons et qui pourrait signifier que les images, par leur mouvement spécifique, stimule l’imagination de manière dynamique et formatrice de sens.
Le film se présente d’abord comme faisant des distinctions comme Groupe/Individu – Nature/ Technologie. Mais on s’aperçoit vite qu’elles ne sont pas fixes et elles volent en éclat. Dans son développement, qui est aussi celui de la vie, le film exprime la grandeur et la décadence de la technique, entremêlé avec la nature. Cependant il ne parait pas y avoir de jugement de bien ni de mal sur la destination qu’a choisi l’homme. Il s’agit, à travers les différentes métaphores, d’une simple mise en relation entre l’organique et la technique dans un continuum sans scission aucune. La beauté tragique intrinsèque de l’œuvre s’insinue lentement, puis explose à la fin. La dernière partie du film où commencent la musique Prophecies, sûrement la plus grande réussite du compositeur, comporte une tension dramatique extraordinaire. Nous avons le sentiment que quelque chose est passé , nous ressentons une immense nostalgie mais aussi l’appel à une « nouvelle philosophie de l’existence », à de nouvelles potentialités que Reggio développera dans les opus suivant : Powaqqatsi et Naqoyqatsi. Ainsi nous retrouvons la succession d’expérience en relation que Dewey décrit. Une fois cette submersion émotionnelle passé, nous nous sentons allégé, la vie nous paraît plus facile. Cette transfiguration qu’opère le poétique nous rappelle que la joie est plus profonde que la tristesse, et que, ce que nous apprend l’art poétique, c’est à changer nôtre mélancolie en joie devant toute chose. La vie sur Terre, a elle-même un commencement, un développement et une fin. En ce sens, la vie est une expérience esthétique en elle-même.
Koyaanisqatsi nous éduque au mélange, à la fusion du fond et de la forme, de la nature et de la technique. Il nous fait voir le rythme du monde et nous incite à trouver tout ce qui nous entoure poétique.

Nous rencontrons une difficulté majeure à le prendre comme objet d’étude : étant une œuvre purement expressive, mètre des mots sur ces actes d’expression est déjà vulgariser quelque peu le langage idiosyncrasique de Reggio. De plus, la richesse extrême de chaque plan nous engagerait à des éclaircissements de nombreuses pages pour chacun d’entre eux.
« Peut-être que tout éclaircissement de ces poèmes est chute de neige sur la cloche. […] Pour l’amour de ce qui vient en poème, l’éclaircissement doit viser à se rendre lui-même superflu. Le dernier pas, mais aussi le plus difficile, de toute interprétation consiste à disparaître avec tous ses éclaircissements devant la pure présence du poème. »

Il y a toujours une violence à vouloir éclaircir une œuvre poétique. La question que pose Heidegger dans l’interprétation des poèmes d’Hölderlin est : comment de la violence produit-elle du sens ? Comment de la force aboutit-elle à de la cohérence ? Ou, comment, avec du donné, faire de l’être ? Ce que nous disons du film peut faire sens, mais toute interprétation subjective est superflue et ne remplacera jamais l’expérience en elle-même. Or, on ne peut faire une expérience esthétique pour quelqu’un d’autre.
En nous montrant d’une manière poétique la construction du monde en acte, Koyaanisqatsi nous engage simplement à méditer l’ordinaire, et cela tout le monde peut le faire. De plus, faire l’analyse complète du film serait contraire à la démarche deweyienne en esthétique et nous forcerait à opérer une réduction phénoménologique et eidétique dont nous sommes incapables. Ce n’est toutefois pas un renoncement. Mais seulement une certaine croyance en la communicabilité, en « l’intersubjectivité ». Dans une interview Reggio déclare « La locution latine « quidquid recipitur » signifie que chacun perçoit en fonction de ses capacités à percevoir. Je compte sur n’importe qui qui peut contempler et méditer. La forme idéale de contemplation est la méditation » L’éducation par l’image et le mouvement serait donc un équilibre, une méditation entre ce que l’homme exige de lui-même et ce qu’il peut.

(Critique réalisé dans le cadre d'un devoir de Philosophie sur l'esthétique de John Dewey, L'art comme expérience)

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