Koyaanisqatsi

Avis sur Koyaanisqatsi

Avatar christianlebret
Critique publiée par le

Koyaanisquatsi, c'est un documentaire de Godfrey Reggio, mais bien plus c'est un film passionant, fascinant et intriguant. Intriguant d'abord par son titre, mais bien évidemment surtout par sa forme : Koyannisqatsi est composé uniquement d'images accompagné de la bande-son de Philip Glass, mais aucun témoignages, dialogues, interviews ou voix off n'est là pour commenter. Ainsi, même si sur le plan technique, il n'apporte aucune nouveauté, Reggio forme un tout très original en substituant l'image à la parole. Le cadrage, qui souvent est vu comme un élément secondaire sur lequel le spectateur se concentre bien moins que sur les dialogues par exemple, est mis au premier plan. Il devient un vrai moyen d'expression et retrouve toute sa puissance, sa force et son pouvoir de suggestion.
Le film commence par de nombreux plans de paysages, vierges de toute trace d'humanité. Enfin plus précisément le film commence par une explosion, qui introduit ainsi le thème de l'apocalypse dès le début, mais ce thème est ensuite mis de coté avec ces panoramas, au point que l'on en vient presque à oublier la scène introductrice. Reggio va filmer les paysages grâce à de lents travellings, ce qui va apporter un double effet : d'un coté, il laisse le temps au film de s'installer et à l'atmosphère de se poser; d'un autre coté, ces travellings vont agrandir le cadre. Le travelling nous dévoile un paysage vierge qui semble ne jamais s'arrêter et nous donne une impression d'infini. Cette impression est renforcée par le cadrage : Reggio utilise des plans très larges et parvient ainsi à englober une immense espace; de plus, chaque plan bénéficie d'une grande profondeur de champ et nous montre ainsi un espace sans frontière, illimité. Ces premières minutes nous font voir un ordre qui nous apparaît comme immuable tellement il est imposant ; elles instaurent une sorte de routine dans l'enchainement assez répétitif des différents plans qui nous plonge dans cette ordre et surtout nous y fait croire. Et c'est quand cette routine commence à s'imposer et que le spectateur tombe dans un système de visionnage confortable que ce rythme est brisé. Cette rupture (on passe d'une suite de plan d'ensemble représentant des paysages à un gros plan sur un tracteur, avec bien sûr un changement radical du ton de la musique) qui introduit l'humanité dans le film, est extrêmement violente et brusque. On peut d'ailleurs voir dans ce passage d'un plan d'ensemble à un gros plan le passage de la nature, qui forme un tout harmonieux que l'on appréhende dans sa globalité, à la culture, avec cette focalisation sur l'outil en particulier, facteur essentiel au développement de la société. Reggio aurait pu faire quelque chose bien plus développé, en montrant comment petit à petit l'Homme a évolué et a de plus en plus endommagé la planète, mais il décide à la place d'opposer frontalement les deux ordres et de s'intéresser directement au résultat.
L'humanité s'impose comme le nouvel ordre: partout prédominent les villes, les constructions humaines. La nature n'a pas disparu, mais elle est dominée par l'homme, et par exemple, on ne peut plus contenter les nuages que par leur reflet dans les fenêtres des immeubles. Reggio ne va pas chercher la beauté de la ville, mais va en montrer son côté démesuré. Ainsi, les plans en contre-plongée des édifices vont en faire ressortir l'aspect vertigineux, qui fait presque peur. Les hommes ne sont filmés que comme une masse, toujours dans des plans larges qui leur retirent leur humanité. Cette société, là où l'homme s'est conduit, aboutit paradoxalement à la déshumanisation. Cette idée est renforcée par les gros plans sur les machines, qui nous font voir un mouvement mécanique qui, par un montage qui alterne ces deux types de plans, accentue la déshumanisation de l'être humain. Pourtant, dans cette foule, Reggio s'attarde sur quelques personnes; plusieurs portraits s'enchainent et ces gens, filmés dans leur individualité retrouve leur humanité. Reggio redonne un espoir, tout ne semble pas perdu, loin de là. De plus, il filme une situation réelle, et que nous pouvons nous-mêmes constater, mais la plupart des images sont accélérées; il ne montre donc pas le monde comment il est actuellement, mais quelque chose d'encore plus effrayant et que l'on sent au bord de l'explosion. Koyaanisqatsi prend plus une allure de mise en garde, d'alerte, que de critique. Le message pourrait sembler assez simple, ou du moins idéaliste et peut-être même naïf: il s'agirait d'un énième plaidoyer écologiste pour la sauvegarde de la planète. Mais Reggio n'est pas un simple écologiste idéaliste qui rabâcherait des plaintes mille fois exprimées; il ne propose pas une utopie. Il montre le monde dans sa violence, avec par exemple l'enchainement des bâtiments qui explosent, ou bien encore la violence du mouvement des machines intensifiée par les gros plans. Il manifeste que l'homme n'est pas en train de détruire la planète, mais en train de se détruire lui-même. Il ne montre pas les efforts à faire comme si ils devaient être fait pour préserver la Terre, mais pour nous préserver nous: il s'agit de quelque chose de vital. Sinon, l'homme court à sa destruction, destruction figurée par cette violence produite par l'homme lui-même.
Koyaanisqatsi est un film qui nous colle, dont on ne peut pas se débarrasser, mais dont on ne veut pas se débarrasser, qui nous apparaît comme un songe, un mystère inaccessible et qui pourtant ne fait que parler de nous.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 245 fois
1 apprécie

Autres actions de christianlebret Koyaanisqatsi