Critique acide du monde thermo-indutriel

Avis sur Koyaanisqatsi

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Jusqu'au générique de fin, le film offre une expérience visuelle assez basique, assez primaire. On ne doit pas s'attendre à voir un film de Brakhage, d'Eisenstein ou de Tscherkassky. Il n'y a aucun effet de montage particulier, rien qui ne soit pas dédié au simple enchaînement de tableaux en mouvement. Il y a certes quelques effets de lumière, des motifs qui se répètent jusqu'à l'hypnotisme, des effets d'accélération etc. Mais l'oeil est dans l'ensemble peu stimulé. Ce n'est peut-être pas un hasard si le Time Lapse est devenu un effet assez commun dans la publicité.

La musique de Glass permet d'inverser la logique du Clip (qui est une logique industrielle). Un Clip "capture" une musique par des images, associe des images (souvent très plates) à un morceau qui n'a rien à voir avec elles et bloque ainsi le processus d'imagination et de voyage conscient permis par la musique. Un clip remplace un objet temporel par un autre en appauvrissant l'effort du spectateur (auditeur).
Ici des images au lien assez faible sont réunies par une musique qui ne s'arrête presque jamais, ne produit aucune coupure, homogénéise tout (l'aspect sériel renforce cette impression d'homogénéisation forcée). Il n'y a aucun son direct, ou aucun son discret. C'est bien dommage parce que cela aurait parfois permis d'apporter du contraste, des contrepoints, un ressenti plus profond. (il n'y a pas de son dans la nature? La Nature, on la contemple avec un casque sur la tête?)

De temps en temps, les images montrent des passants dans la rue : les opérateurs n'ont pas pris soin d'éviter les regards caméras. Aucun problème a priori (cela n'est pas un problème en soi), mais je ne suis pas sûr que ces rencontres aient été souhaitées (parce qu'un certain nombre d'entre elles semblent un peu flottantes, simple conséquence du matériel imposant du tournage). Or l'impression donnée par ces regards est parfois confuse (même si cela reste un détail) : simple maladresse de tournage, mise en abyme des spectateurs de l'industrialisation massive, captation de l'insousiance. On peut l'interpréter comme on veut à partir du moment où ça n'a pas l'air volontaire.

Voilà, a priori, le bilan d'un film assez rudimentaire, mais le générique de fin change la donne. En apportant trois proverbes Hopis qui ressemblent à des menaces de divinités cachées , il donne une ligne interprétative à ce film et le transforme d'une expérience visuelle assez banale (assez pauvre dans mon cas) en une prétendue critique du monde thermo-industriel.

Est-ce que les images nous montrent la moindre critique de quoi que ce soit ? Est-ce qu'elles construisent cette critique ? La plupart d'entre elles sont extrêmement esthétiques (moches ou pas, c'est une autre question) et le même enchaînement d'image pourrait servir à mettre en valeur l'accumulation matérielle, le système technicien, les logiques industrielles. Il n'y aurait rien à redire. C'est suffisamment ambigu pour que quelqu'un puisse trouver les tracteurs, la poussière et les lumières artificielles des autoroutes "intéressants" vus sous ce nouveau point de vue.

C'est un premier problème, et de taille, mais bon, admettons. On est bon joueur. Il n'y a aucune construction, aucun personnage, aucune tonalité autre que générale, mais on est bon joueur. C'est une critique.
Le film a deux grandes parties. Après des prises de vues montrant des canyons, des terres arides, des océans, des ciels parcourus de nuages pendant une vingtaine de minutes (sans aucune trace humaine), on observe un enchaînements d'images caractéristiques de la société thermo-industrielle. Des usines, des centrales thermiques, des autoroutes, des gares, des casinos etc...

Que déduire de cette incroyable dialectique, de cette progression visuelle aussi subtile que pertinente ? Que la nature (sans hommes, sans civilisation) est belle et les machines, les villes, les autoroutes sont les signes de la déchéance? Mais alors... on ne voit ni tornades ni serpents venimeux ni violente coulée de lave. Pourquoi? Où sont le froid, la faim, l'obscurité? Est-ce un choix ? Doit-on penser que Monument Valley (filmé depuis un hélicoptère, avec une caméra de pointe à l'époque, toujours un détail, mais il faut le préciser) c'est la vraie vie? Que les usines et les autoroutes c'est la fausse vie ? Que les vagues c'est pur et sensuel et que les buildings c'est moche (ou l'inverse, on ne sait pas vraiment) ? Et que faut-il faire? Supprimer les hommes ? (puisqu'il n'apparaissent pas dans la partie sensée être positive)

La Technologie est mauvaise dans son entier ? Et pourquoi montrer ce grand écart entre le monde vierge (tout de même filmé de nos jours, donc toujours préservé) et son extrême inverse, le monde saturé? Il n'y a pas eu une histoire au milieu ?

On nous sert une bouillie aussi simpliste qu'éloigné de toute recherche de vérité. Qu'un individu contemporain ne puisse profiter des paysages naturels que lorsqu'ils sont aménagés (par l'homme), cela n'entre pas en compte. Que la plupart des habitants des pays industrialisés (et un grand nombre des autres pays), s'ils étaient jetés dans une forêt dépourvu de sentiers, dans un océan rempli de belles vagues ou dans un désert aride ne survivraient pas trois jours (et n'apprécieraient pas l'expérience, sauf peut-être si elle était filmée pour la télévision), on s'en fiche aussi.

Rappelons également que n'importe quelle activité humaine montrée en accélérée, même traditionnelle et écologique, même sortie du Néolithique, pourrait paraître comique, grotesque ou déshumanisée.

Personnellement, je me bats contre les excès de la société thermo-industrielle, et je crois que ce film nourrit des clichés d'une fausseté abyssale, qui n'aide en rien à l'avènement d'un monde plus vivable. Il satisfait des images toutes prêtes, extrêmes et caricaturales, affreusement primaires, qui ne donnent aucune idée des contradictions complexes dans lesquelles nous vivons ni des issues possibles. Ils ne posent pas de problèmes. Ils nourrissent notre besoin de fausse critique.

Ce film me semble plus appartenir à l'industrie du spectacle, sans nuance, sans recherches de réflexion. Il ne met jamais le spectateur en position paradoxale ou contradictoire qui pourrait le faire réfléchir (Le cinéma fait entièrement partie de la société présentée. Les spectateurs convaincus sont-ils réellement contre ce monde thermo industriel ? Je me permets d'en douter ) Les gens applaudissent et ils attendent le nouvel épisode.

Il est très difficile de produire un raisonnement à l'aide d'un film. Mais on demande au moins que l'impression visuelle permette de plonger dans un état de doute, de questionnement, de réflexion qui ici, bien que honteusement annoncé par les proverbes Hopis crémeux et bien pensants, ne risque pas d'arriver.

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