Tristesse des machines

Avis sur Koyaanisqatsi

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Dans la nuit, perché, un gratte-ciel. Comme tant d'autres. Au bleu pâle qui se noie dans l'obscurité du ciel, lumières incrustée et échappant des vitres, points lumineux et nombreux qui scintillent, minuscules. Lentement, doucement, en prenant son temps, la lune, ronde, pleine, sublime, passe, s'écoule, disparait derrière la tour de puissance : Godfrey Reggio tire de ce qu'il rejette une poésie étrange, se saisit de l'imagerie impersonnelle du monde pour en extirper toutes les beautés.
Sous nos yeux les gens se pressent. Des longs plans accélérés se suivent sans ordre, rythmés par la musique, s'écoulant comme l'eau d'un torrent. Des machines se mettent en marche, des voitures fuient sur des autoroutes, une mince ligne de lumière orange, rouge, jaune, bleue, suit et s'accroche au trafic. Dans les tours de la ville les lumières passent de vitre en vitre, s'éteignent, se rallument, furtivement, rapidement : c'est le monde qui semble revivre, mais qui pourtant meure en beauté.
Une caméra embarqué sur le devant d'une voiture regarde son trajet et l'accélère, les voitures passent, se doublent, machines pressées de s'en aller quérir la mort.
Un long tunnel noir qui ne se finit jamais et se poursuivra jusque dans nos rêves, jeux et jets de lumière qui se confondent, lignes de fuite, se doublent, se dédoublent, se dépassent, se suivent et se lâchent : chaque image qui passe nous implante dans les yeux la certitude que ce film vise, au delà des nouveaux champs du filmable, la quête de l'abstraction. Sauf que cette certitude est fausse : ce que l'on voit, c'est le jour, c'est la nuit. C'est notre vie. Ces hommes qui viennent et disparaissent du champs, ce sont nous. Ces fantômes écrasés par ces tours immenses, ce sont nous. Ces spectres au visage effacé par le corps des autres spectres, ce sont nous.
C'est la fin d'un monde qui est filmé ici. Paradoxalement, le début d'un autre. Ce sont les déserts et les vallées vides de présence qui sont devenus cette fourmilière fluorescente qui doucement, chasse la nuit.
Ce sont ces machines énormes et remplaçables qui sont la métaphore de nous-même. Ce sont ces architectures bien plus grandes que nous, qui nous dépassent, nous échappent, et que nous avons nous même créé.
Vers la fin, Reggio installe sa caméra dans une rue grouillante de monde. Et cherche, capte, extrait du visage des passants attirés par l'œil de l'objet quelque chose qui ressemble à une immense solitude. Avant de faire un plan d'ensemble, fixant tout ce monde, où les corps floutés et presque invisibles ne sont plus des corps, mais rien que des petites machines, fragiles et remplaçables, qui lorsqu'elles seront cassées seront remplacées, coûte que coûte. Un film hypnotique et stupéfiant.

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