Ce n’est plus un secret pour personne, Wes Anderson et son sens du détail revient en force et trônera longtemps avant de tirer sa révérence. Au sommet de son art, celle des références de la Nouvelle Vague ou encore d’Akira Kurosawa qui lui sont chères et celle d’une composition de l’image soigneusement habitée, il nous revient avec un second film d’animation des plus loufoques. Après « Fantastic Mr. Fox », puis « Moonrise Kingdom » et « The Grand Budapest Hotel », pour ne citer qu’eux, le metteur en scène américain nous dévoile une sombre histoire, encore en stop-motion, pour le plaisir de nos pupilles et pour le bonheur de la satire. Il détourne ainsi le concept en sa faveur, en introduisant un univers entièrement japonais, afin d’y instaurer ses propres thématiques.


Le récit nous questionne d’entrée sur l’identité du chien, après avoir expédié un contexte bien sec et honteux. Le sentiment fort qui affecte tout possesseur d’animaux canins ou autres seront donc mis à l’épreuve le temps d’une rétrospective, vue par les chiens eux-mêmes. Isolés en quarantaine pour une maladie que craint l’homme, ces chiens vivent sur une île d’ordures et de tout type de déchets, dont on aura l’occasion de croiser pendant l’intrigue. Le message écologique passe au second plan, mais n’hésite pas à refaire irruption lorsqu’on s’y attendra le moins, afin de créer un ressort scénaristique assez bien ficelé en humour et en tendresse. On découvre alors le jeune homme, Atari, qui passe par-dessus les normes fixées afin de retrouver son fidèle compagnon Spots. À partir de là, la quête commence et avec une volonté de proposer un instant théâtral et magistral.


Chief et sa meute de fortune finissent par interagir avec le japonais afin de l’appuyer dans ses recherches, mais en même temps, ce dernier les aidera à comprendre sur quoi est basé la cohabitation entre humain et chien, qui sera d’ailleurs bien extrapolée pour le concept de loup solitaire dans une meute. On passera par une tonne de référence, allant du western traditionnel aux créatures d’Ishirô Honda. On parle de symétrie, chose qu’il n’est pas négligeable, car on nous insuffle un climat de sérénité ou de chaos, suivant les éléments qui composent le cadre. De plus, les travellings viennent apporter tout un dynamisme chez les personnages, bercé par un Alexandre Desplat également en quête de spiritualité. Ainsi, les chiens réapprennent à vivre en tant que chien domestique. Et tout le travail se pose au niveau de la communication par le regard. Le film est majoritairement traité en japonais pour les dialogues, hormis pour les animaux. Mais les plus bavards, ce sont bien les hommes, qui s’acharnent à véhiculer une doctrine qui sacrifie la noblesse avant la sagesse. D’où le fossé linguistique qui ne sera volontairement pas doublé pour le public occidental. On se permet alors de concentrer le cadre sur ses faces expressives, ou du moins juste ce qu’il faudra pour en apprécier les nuances.


« L'Île Aux Chiens » ne trébuche donc pas et parvient à se hisser à un niveau de lecture multiple, où l’homme d’âge mûr et l’enfant qui ne vit que pour la passion iront de pair, tout comme un maître et son chien. Cette affinité est donc soumise au test de la fraternité, qui doit exister lorsqu’un groupe partage les mêmes objectifs. Malgré les entraves qui peuvent ralentir, comme les maladies et l’orgueil, il vaut mieux être bien accompagné que de ramper, seul dans son fantasme. Anderson l’a bien compris, et il nous laisse un la plus belle part du gâteau et la plus croustillante des croquettes au sommet de son puzzle ludique et moral.

cinememories
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Le 16 mai 2022

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