Arriver à chouiner par la Chine (contre-pétrie niveau -15)

Avis sur L'Adieu

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Lulu Wang sait comment fonctionnent les attentes des spectateurs:
en appelant son film L’adieu , elle annonce un drame; en clamant d’emblée que tout ce qui suit est tiré d’un “vrai mensonge”, elle fait naître une amusante curiosité. A peine commencé le long métrage s’annonce aigre-doux.
De fait, L’adieu est loin d’être aussi déprimant qu’on pouvait le craindre. Le travail d’écriture des personnages et des dialogues est délicieux. De nombreuses scènes font sourire, de petites répliques évoquent le genre de boutades qu’on peut lancer dans une conversation ordinaire, et chaque personnage peut révéler son pouvoir comique le temps d’une scène (même le cousin mutique!).
Il n’y a pas de dichotomie, tout est gris, dans une zone floue: entre orient et occident, générations qui s’entremêlent, culpabilité et bienveillance, tensions et sourires chaleureux, passé et avenir, mensonges et vérités… Chaque pan de l’histoire, chaque personnage recèle des ambiguïtés, des hésitations, une profondeur.

La réalisatrice arrive à capter beaucoup d’émotions, à doser les moments de tristesse et le retour à la famille, dans le cocon rassurant et chaleureux fait de sourires et de partage.

Des sentiments rendus encore plus prégnants qu’ils s’accompagnent de la perspective de cet ultime au revoir annoncé en titre.
Il ne s’agit pas “que” d’une grand-mère qui disparaît, c’est tout ce qu’elle emporte avec elle: la nostalgie, les souvenirs, mais surtout le lien avec le pays d’origine, avec toute la culture qui l’accompagne. Avec elle c’est l’ancrage en Chine qui va s’éteindre et passera à l’état de souvenir.
La dernière visite revêt alors un caractère urgent: tout semble plus important, Billie traque les détails, essaie d'emmagasiner les souvenirs. C’est l’occasion de revenir sur des traditions, des couleurs, des ambiances (et sans doute des odeurs qu’on imagine à travers l’écran).

Le panorama de la Chine qui nous est proposé est la cerise sur un gâteau déjà fort beau: entre les préparatifs kitschs d’un mariage, les repas animés et la visite d’hommage au cimetière, le dépaysement est total.

Lulu Wang en tant qu’expatriée connaît la difficulté de celle qui retourne dans un pays qu’elle appelle “chez elle” mais dans lequel elle a peu vécu et est vue comme l’étrangère. Parce qu’elle sait le dilemme de ceux qui sont partis, elle arrive à le retranscrire avec beaucoup de douceur, de tact, et de réalisme.
La réalisatrice a fait le choix salutaire de tempérer l’aspect nostalgie du retour aux sources en rappelant le temps d’un repas les raisons pour lesquelles les deux fils de Nai Nai ont choisi de quitter le pays avec leurs familles. L’air de rien cette conversation et quelques constats sur les mutations de la Chine empêchent le film de tomber dans l’écueil de l'apitoiement sur le sort des expatriés. On évite aussi l’habituelle dispute de famille, la remontée à la surface de vieilles rancœurs, ou les jalousies qui sont souvent les ressort dramatiques des films “de famille”.

Pourtant ça n’empêche pas les personnages de se retrouver face à plusieurs déchirements: savoir qu’on va perdre la personne qui nous lie à un lieu emblématique (le pays - la ville - la rue - la maison où on a vécu), penser qu’on a peut-être été trop égoïste en préférant miser sur son avenir plutôt qu’en s’occupant de ses aïeux, savoir qu’on ne reviendra probablement que pour assister à des obsèques….
Le film arrive à rester neutre, à reconnaître que partir n’est pas non plus un choix facile, que penser à l’avenir de ses enfants est aussi noble que penser aux anciens, qu’il n’y a probablement pas de solution miracle.
La difficulté à faire les bons choix se retrouve dans les débats sur le mensonge: faut-il cacher la maladie d’un membre de la famille? Ici il s’agit de masquer la vérité à la malade elle-même mais on pourrait sans peine imaginer l’inverse: communiquer sur de mauvaises nouvelles n’est pas un acte facile, et encore moins quand ce sont des proches qui sont concernés: l’attachement à la famille pousse à faire des choix, sans jamais savoir quelle option est la meilleure.

Difficile de savoir ce qu’on ferait dans les mêmes situations: le choix de quitter le pays comme le choix de taire la maladie sont des décisions qui sont discutées dans le film, et Lulu Wang a fait de son héroïne une sorte de projection de ce qu’elle a vécu et ressenti à la fois en tant qu’expatriée et en tant que petit-fille très proche de sa grand-mère. La relation entre les deux femmes est belle et rend la perspective de l’au-revoir encore plus difficile (pour un peu que le spectateur connaisse ce genre de situation, l’effet est surmultiplié).
C’est sans doute parce que BIllie et une sorte de Lulu-bis que le personnage principal - brillamment interprété par Awkwafina - semble si juste et arrive à nous émouvoir.

L’adieu parlera à tous ceux qui ont eu à dire au revoir à des grands-parents, à des maisons de famille, des pays, des régions, des cousins qu’on ne voyait que lors des réunions de famille, des beignets dont seule une grande tante avait le secret, des saveurs oubliées mais dont la mémoire reste …
Et malgré tout le film se termine sur un sourire qui vient réconforter le spectateur tout en réduisant l’impact émotionnel de ce qu’on vient de vivre: on ressort de là ému et avec l’envie de profiter des vivants.

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