Marienbad Drive

Avis sur L'Année dernière à Marienbad

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On pourrait écrire des heures et des heures encore sur L’année dernière à Marienbad. On pourrait écrire des romans sur Delphine Seyrig et sur sa grâce, son regard, sa présence comme évaporée, mais prégnante dans l’air. On pourrait tenter des études, des manifestes, des encyclopédies sans fin sur la beauté stupéfiante de ce ballet hiératique dans ce grand hôtel lugubre, baroque et luxueux. On pourrait écrire n’importe quoi, écrire tout ce qui nous chante tant le film possède des centaines de points d’entrée, de perspectives et de possibilités. C’est un film qui nous échappe et, en un même instant, se construit en nous, devant nous, par ses multiples variations et ses incessants mouvements. Marienbad, a dit Alain Resnais, "vous devez le créer vous-même".

C’est un labyrinthe, évidemment, dans lequel il faut entrer en comprenant bien qu’il n’y a aucune issue envisageable. Les époques s’y confondent et s’y rejouent plusieurs fois, les paroles se font écho ou se contredisent, sont des litanies résonnant dans le vide, se destinant à qui, les corps s’attirent, se soustraient, s’attirent à nouveau au détour d’un couloir, d’une chambre ou d’un reflet de miroir puis s’étreignent et s’embrassent, momentanément, au pied de statues. Par exemple, Marienbad pourrait être le récit d’un amour fou et contrarié, ou la réminiscence, la projection d’un amour fou et contrarié qui ne trouverait jamais de conclusion, se recommencerait sans cesse ("Et maintenant vous êtes là, où je vous ai mené. Vous vous dérobez encore.").

Ou celui de ces gens morts peut-être, des fantômes, en attente, leur âme errante dans ce grand hôtel tel un tombeau et duquel ils voudraient fuir, mais sans jamais y parvenir. Ou la mise en abîme de nos propres impuissances face à nos sentiments, à l’incommunicabilité et aux conventions. Ou la métaphore d’un monde ancien, un univers parallèle, une société figée dans son apparat, dans ses trompe-l’œil, et dont cet homme et cette femme cherchent à se libérer en s’inventant une histoire faite de jalousie ou d’adultère, de passion ou de manipulation, une réalité qu’ils façonnent au gré d’évidences et d’omissions, de souvenirs puisque, probablement, ils s’étaient rencontrés l’année dernière dans les jardins de Frederiksbad, ou était-ce à Marienbad, ou à Karlstadt alors ?

Marienbad pourrait être tout cela, ou bien non, encore autre chose, encore un rêve, encore une énigme, un jeu (parce que l’on joue beaucoup dans Marienbad, on joue aux cartes, aux dominos, au tir, à ce casse-tête avec des allumettes), une tragédie de théâtre (la pièce jouée dans le château, Rosmer) ou une tragédie tout court (ces coups de feu, ce cri, ces suppliques…). Scandé par la mélopée d’un orgue insistant, par les mots incantatoires d’Alain Robbe-Grillet et la voix envoûtante de Giorgio Albertazzi, Marienbad déploie ses innombrables indices et secrets en un déroutant lamento dont les sens, et pour des années encore, garderont leur mystère.

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