Le temps (re)trouvé

Avis sur L'Apiculteur

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Critique publiée par le

Theodoros Angelopoulos est un cinéaste que je veux découvrir depuis très longtemps. Pourtant, je ne savais absolument pas à quoi pouvait ressembler son cinéma, je ne m'étais jamais véritablement renseigné sur lui. Tout ce que je savais, c'est que c'est un très grand maître du cinéma, très estimé. Et j'ai été totalement conquis par ce film, par cette première expérience dans le cinéma d'Angelopoulos.

Dans L'art du roman, Milan Kundera comparait le travail de Proust et le travail de James Joyce. Dans A la recherche du temps perdu, Marcel Proust est à la conquête du passé, de l'oubli, une entreprise évidemment ambitieuse et certainement impossible à réaliser entièrement. Mais pour Kundera, Joyce, dans son Ulysse, analyse la chose la plus insaisissable du monde, encore plus que le "temps perdu", à savoir le temps réel. C'est un peu ce que fait Angelopoulos ici, qui ne raconte pas vraiment d'histoire, mais qui capte des moments de vie, des moments spontanés, authentiques, Angelopoulos cueille l'instant présent sans se préoccuper du futur et du passé.

L'idée scénaristique de départ ressemble beaucoup à du Wenders. Un homme las, fatigué, qui quitte tout du jour au lendemain, qui erre dans son camion dans quelques coins de Grèce et qui s'occupe de ses abeilles. Mais sur la forme, Wenders et Angelopoulos n'ont rien à voir, et proposent tous les deux des expériences différentes. Angelopoulos est beaucoup plus austère, cela pourrait presque rappeler Pialat sur la forme, bien que Pialat préfère l'usage du plan fixe que celui du travelling. Les travellings d'Angelopoulos sont merveilleux, impressionnants de maîtrise et d'immersion ; ce film est un enchaînement de plan-séquences, ils sont tous d'une puissance incroyable, ils sont envoûtants, chaque scène s'éternise pour amplifier cette immersion (ou cette contemplation), et finalement, le spectateur vit aussi l'expérience aux côtés de Marcello Mastroianni. C'est un film en tout cas très horizontal !

Par ailleurs, le film d'Angelopoulos n'est pas sur-écrit, au contraire, il laisse presque vivre ses personnages en totale autonomie, et la lenteur des travellings et de l'enchaînement des séquences accompagne, en réalité, une spontanéité incroyable. Ici, on retrouve une conception plus bressonienne, un cinéma épuré, pas trop intellectualisé, un cinéma qui fait vivre ses images. Les jeux sonores sont extrêmement travaillés, c'est un film globalement très silencieux, et peu bavard, du coup chaque bruit est évocateur, chaque bruit renforce à nouveau l'immersion. C'est Bresson qui disait que "le cinéma sonore a inventé le silence." Ce film en est une parfaite illustration.

En tout cas, Angelopoulos ici ne cherche pas à raconter, mais à créer et exposer. Il y a une telle sincérité qui se dégage de ce film, et plus il progresse, plus la création d'Angelopoulos se révèle être empreinte d'un certain mysticisme. Cela passe tout d'abord par cette relation si ambiguë entre Mastroianni et la jeune fille. Une jeune fille dont nous ne connaissons absolument rien, pas même son nom, elle est totalement anonyme, car au fond, c'est un personnage profondément allégorique. Elle représente la jouvence, l'allégresse, un obscur objet du désir (pour paraphraser le titre d'un film de Bunuel) et en même temps, elle est terrifiante, justement par le désir qu'elle suscite chez Mastroianni. Les dernières séquences au théâtre sont assez puissantes dans la relation entre Marcello et cette jeune fille ; une relation tendue, Marcello finit par succomber au désir, produit presque l'acte de viol, acte durant lequel la jeune femme semble tout de même éprouver un certain plaisir malsain. Il y a un désir mutuel à la fois tendre et violent. Il y a une forte tension érotique en tout cas, car ce personnage féminin est d'une grande sensualité, et certaines scènes sont dont très sensuelles, mais également violentes, car une certaine cruauté charnelle s'y même. Et Mastroianni devient le spectateur de sa propre médiocrité, dont il est aussi l'acteur. Il se contemple lui-même. Cette séquence au théâtre est une des séquences les plus importantes, un élément clé du film d'Angelopoulos : au fond nous sommes tous à la fois acteur et spectateur de notre vie. Et parfois, on se complait dans ce rôle de spectateur, d'auto-contemplation.

C'est en tout cas formidable d'avoir réussi à créer de tels personnages, sur qui on ne sait que très peu de choses. Angelopoulos ne cherche pas une cohérence dans la chronologie des faits, il ne s'attache pas au passé et au futur de ses personnages, ou très peu. Et c'est tellement touchant de suivre ces personnages si mystérieux ; mais au fond, le mystère ne réside pas dans leur passé, simplement dans ce qu'ils sont, maintenant, à l'instant T, et Angelopoulos ne cherche qu'une seule chose, c'est capter cet instant T, pas le reste.

Pour autant, il y a une dimension quelque peu nostalgique par moment. Mais une bonne nostalgie, qui n'est pas regret, mais juste une heureuse remémoration, une nostalgie de la complaisance peut-être (là où la séquence finale embrasse le thème du regret à mon sens). Les moments avec Reggiani (qui est époustouflant ici !) sont incroyables de pureté, de bonheur, et de nostalgie donc. Le bonheur de se retrouver, de se remémorer, de radoter même. Ce n'est même pas une complaisance. Il y a quelque chose de très spontané finalement dans la nostalgie. On éprouve également de la nostalgie à un instant T, et Angelopoulos ne nous informe pas forcément de leur passé, il ne nous met par sur la voie de ces choses passées qui les rendent nostalgiques, il filme simplement leur nostalgie avec une authenticité folle, à nouveau. Il y a même une sorte de fraîcheur derrière cette oeuvre pourtant austère et hypnotique.

Angelopoulos nous propose en fait une expérience de vie, forte et saisissante. C'est le genre de film qui fait effet de bombe à retardement ; je pense que le propos doit mûrir pour nous parvenir entièrement, car c'est un film assez exigeant avec son spectateur. Mais comme dit précédemment, Angelopoulos ne tombe pas dans le piège de la sur-intellectualisation, et c'est en cela que je parle de film "d'expérience". C'est un film je pense très symbolique dans le fond, mais tout le propos nous est livré avec finesse. C'est un film qui ne montre pas tant de choses que cela, mais qui en aborde tellement... Mais le spectateur n'est pas dans l'obligation de tout cerner pour poursuivre l'expérience ; au contraire, ce côté mystérieux, cette part d'inaccessible renforce la puissance du film.

Assurément une très grand oeuvre, d'un très grand réalisateur, avec à la clé un Mastroianni exceptionnel : tout passe dans le non-dit, dans le regard, et même dans la démarche. C'est aussi bien une expérience de Cinéma qu'une expérience de vie. Grandiose !

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