D’abord, c’est assez mal filmé : des plans mal coupés, dès qu’il y a du mouvement tout est flou, dès que deux personnes parlent on n’entend plus rien… on dirait un film pris par un amateur avec son téléphone portable. C’est peut-être volontaire, pour montrer le sentiment d’enfermement et d’instabilité du protagoniste au départ, mais c’est épuisant. 
Sur le fond, la vision de l’islam tel qu’il est pratiqué me paraît assez juste, par rapport aux musulmans que je fréquente, et en effet nuancée : une pratique dans l’ensemble ouverte, de gens qui essaient, à l’opposé des fondamentalistes, d’interpréter les textes en accord avec leur conscience d’hommes de bonne volonté (les parents, vraiment sympathiques, même l’imam dans ses réponses, par exemple sur le mariage) ; mais aussi certains plus raides (le frère) ; et même chez ceux qui sont ouverts, une pensée bloquée, comptable, desséchée, incapable de dépasser une interprétation rigide des textes qui mettent la solidarité entre musulmans au-dessus de la charité universelle. Et puis, bien sûr, le principal problème, sujet du film, le rejet de ceux qui quittent l’islam. Problème qui semble se rencontrer aujourd’hui en tout lieu mais qui n’a pas existé en tout lieu et en tout temps : quand j’étais en Afrique noire il y a 30 ans, j’ai rencontré plein de familles musulmanes dont des membres s’étaient convertis au christianisme sans que cela ne trouble personne. Les deux nervis qui viennent castagner l’apostat sont hélas eux aussi vrais ; même s’ils sont peu nombreux, il en suffit d’un dans la vie d’un converti pour la faire basculer. Cependant, je ne sais pas s’il y a des versets du Coran appelant au meurtre des apostats, mais le seul cité dans le film dit simplement que « vaines sont leurs actions ».
Une scène qui me gêne, qui n’excuse certes pas la violence contre le héros du film, est celle où il vient crâner à la sortie de la mosquée en disant aux autres combien il est heureux d’avoir rencontré le Christ. Être fier de sa foi et vouloir propager la bonne nouvelle, très bien ; mais cela ne passe pas par la provocation, la polémique, la harangue à ceux qu’on veut convaincre de leur erreur. Être un apôtre, ce n’est pas cela à mon avis.
Ce qui me gêne le plus n’est pas l’image qui est donnée de l’islam mais celle du christianisme : un prêtre en soutane qui baptise en latin devant des femmes en mantille, cela fait un peu bizarre… Je sais que ce n’est pas que d’autrefois, que tout cela revient en force, et que l’habit ne fait pas le moine: ce n’est pas parce qu’il y a des soutanes et du latin qu’on est forcément intégriste. Intégriste, certes non, mais le fond derrière cette forme est lui aussi un peu suranné : on apprend « qu’on aime son prochain comme soi-même pour l’amour de Dieu. » Formule de l’ancien catéchisme qui subordonnait l’amour des hommes à celui de Dieu. Pour moi, le christianisme ce n’est pas cela, ou alors je suis hérétique. Pas besoin d’être chrétien pour aimer les hommes « pour l’amour de Dieu », en vue de plaire à Dieu ou parce qu’ils sont à l’image de Dieu. Pour moi, le message du Christ, c’est d’aimer les hommes pour eux-mêmes, et ce faisant on les aime comme Dieu les aime. Les pères de la terre aiment leurs enfants en partie parce qu’ils leur ressemblent, c’est humain comme on dit. Mais je n’imagine pas Dieu ainsi : il me semble qu’il nous a faits à son image parce qu’il nous aime, et non l’inverse.

Ce qui est très juste dans ce film est le questionnement du personnage, qui veut sortir de la contradiction entre la voix de sa conscience et l’enseignement de sa religion – sur l’universalité de la charité, sur l’absolu du pardon. Les chrétiens lui apportent des réponses plus en phase avec sa conscience, mais il est dommage de ne pas les entendre lui dire que la voix de sa conscience doit toujours être prépondérante sur les dogmes enseignés : « aime et fais ce que tu voudras ». C’est que l’institution ecclésiale a toujours été, comme les autorités de l’islam, mal à l’aise avec la conscience, une rebelle ennemie de son emprise sur les âmes. De la condamnation de Luther à celle des théologiens du XXe siècle, en passant par celle des philosophes (et pourtant, que peut reprocher un chrétien au vicaire savoyard de Rousseau ?), c’est souvent cette liberté de la conscience qui était en jeu. Nous n’en sommes certes plus là, il n’y a plus d’index ni de condamnation des théologiens, mais ceux qui placent la conscience au-dessus du dogme ne sont pas très à la mode (je vous en recommande quand même un, Jean-Marie Ploux, dans son petit livre Dieu n’est pas ce que vous croyez).
Vous trouverez peut-être que je pinaille, mais je crois que la manière dont on conçoit la religion à laquelle on adhère influe fortement sur sa relation aux autres religions. Le changement de religion est forcément conflictuel quand la religion dont on sort croit détenir la vérité, mais le conflit peut être atténué si la religion où l’on entre admet que la vérité est encore au-delà d’elle-même. Il y a ainsi des conversions – entre toutes religions et dans les deux sens – qui sont vécues comme le dépassement de ce qu’on a vécu avant et non comme son rejet.
Ces réserves n’empêchent pas que ça reste un film nuancé, non seulement dans l’attitude des personnages avant la conversion, mais aussi après : notamment le frère aîné, qui finit par admettre la conversion de son cadet en passant par son désir de le venger (qui lui fait prendre conscience que son amour pour son frère est plus fort que son attachement aux principes) et sa déstabilisation devant l’exigence du pardon. Et tous les défauts du film sont rattrapés par la magnifique scène finale où on voit les deux frères prier ensemble, chacun selon sa foi. La rencontre d’Assise à l’échelle domestique…

Créée

le 6 janv. 2017

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