12 Monkeys (Terry Gilliam, U.S.A, 1995, 2h09)

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1997, 5 milliard d’individus sont exterminés suite à une pandémie ayant frappée la planète. Ne laissant en vie seulement 1% d’une humanité ne pouvant plus vivre à la surface de la Terre, où l’air contaminée est mortelle. Parqués sous terre comme des animaux, dominés par une élite scientifique, les survivants sont utilisés comme cobayes, dans une quête pour comprendre ce qu’il s’est passé, et trouver un antidote. Voir même au-delà : empêcher la pandémie de se produire.

Un virus apparu de nulle-part ? Pas si sûr. Des doutes sous-entendent qu’il aurait été propagé par la main même de l’Homme. En cause, une mystérieuse organisation et un message ‘’We did it !’’. La technologie aidant, les scientifiques du futur envoient un homme, James Cole, dans le passé pour tenter de découvrir le fin mot de l’histoire, et essayer de sauver l’humanité.

Le postulat de départ est simple, c’est un film de S-F assez classique traitant de l’éradication de l’humanité par un virus vorace, et de voyage dans le temps. Problème, nous sommes chez Terry Gilliam. Ce qui apparaît très clair s’assombri à mesure que le métrage avance. Et au lieu d’éclairer le spectateur par les découvertes de James Cole, le récit devient de plus en plus opaque et se complexifie jusqu’à un final en sac de nœud, où plus rien ne fait sens.

‘’12 Monkeys’’ c’est un peu comme un puzzle, sauf que plus on associe les pièces et plus le motif s’obscurci. Au point de devenir impossible à visualiser. Œuvre métaphysique captivante, aux degrés de lectures multiples, chacun peut s’y faire une idée avec les clés mises à disposition. L’arc narratif, qui traditionnellement fait le pont entre le début et la fin d’un métrage, est ici complétement éclaté, rendant difficile la moindre connexion.

Les allers et retours de Cole dans le futur et le passé sont ainsi des plus anarchiques. Dans un premier temps les scientifiques se plantent d’année et l’envoient six ans trop tôt. Puis lors d’un autre voyage il est débarqué en pleine boucherie dans une tranchée française lors de la Première Guerre mondiale.

Et pourtant, il y a une véritable logique entre les séquences, car quelque part tout ce qui est présenté à l’écran est lié d’une manière ou d’une autre. Dans un ensemble qui apparaît comme des plus complexe, qu’une image crasseuse, des décors déprimants, et une atmosphère cauchemardesque rendent très difficile à suivre. ‘’12 Monkeys’’ est une œuvre difficile à suivre.

Pourtant c’est vraiment ce qui correspond le mieux à l’idée que l’on peut se faire d’un chef-d’œuvre. Ce que traduit cette aventure absurde au possible, c’est la vision d’un homme : Terry Gilliam. Inspiré du court métrage ‘’La Jetée’’ de Chris Marker (1962), il parvient à faire sienne une histoire à laquelle il apporte tout ce qui fait son cinéma. Plan large, angles inclinés, gros plan en cinémascope, il confère à son film une dimension anxiogène qui perdure du début à la fin.

Fait de faux-semblants et d’interprétations complexes, chaque spectacteur.rice peut y trouver ce qu’il désire. Simple film de S-F pour les un.es, œuvre visionnaire pour les autres, film d’action pour les moins sophistiqués, fresque métaphysique pour ceux qui aiment se triturer la cervelle, ‘’12 Monkeys’’ est tout ça à la fois. Il n’est pas une lecture qui prévaut sur l’autre.

Métrage ‘’gilliamesque’’ par excellence, il comporte toutes les obsessions de son auteur, et pourrait porter légitimement comme titre ‘’Brazil 2’’, tellement les deux films se répondent et se complètent. Dans l’expression d’un univers kafkaïen, où l’humanité s’est complexifiée au point de remettre en question sa nature originelle qui rend le terme même d’‘’humanité’’ complètement caduque.

Suite à la catastrophe du virus dévastateur, une société déshumanisée s’est construite autour d’une certaine idée de la science. Là où dans ‘’Brazil’’ c’est une bureaucratisation outrancière qui a pris le pas sur la nature humaine. Et il y a un homme, Sam Lowery pour ‘’Brazil’’, James Cole pour ‘’12 Monkeys’’, un rouage du système qui réalise que rien ne tourne comme il faut. Ces deux sociétés proposées sont devenues l’antithèse même de l’humanité, rongées par une institution déconnectée, ayant perdue la perspective même du bien commun.

Dans ces deux œuvres s’exprime une extrapolation insensé d’un capitalisme absurde des plus sauvages, qui en arrive à détruire le peu d’humanité qui restait dans… l’humanité justement. Si dans ‘’Brazil’’ le message s’oriente vers les aberrations d’un monde qui ne tient que par sa bureaucratie, dans ‘’12 Monkeys’’, à l’heure de la survie, ce sont les scientifiques qui ont pris le pouvoir. S’appuyant sur une force militaire, leur permettant de réduire le peu d’humains restant à la condition de bétail, afin de les utiliser pour leurs expériences.

Le virus d’origine inconnue a fait régresser une civilisation condamnée à se terrer, quand les animaux, immunisés, reprennent peu à peu le contrôle de la surface. Le métrage va ainsi plus loin que ‘’Brazil’’ en y transcendant ses thématiques, par un regard plus désabusé et radical, perdant au passage la nature de farce. Allant jusqu’à l’épuration des décors, reflétant le monde de 1990 et 1996 comme crasseux, délabré, sur le point de s’effondrer. Un portrait peu reluisant d’une Amérique post-Reagan où la misère et la pauvreté explosent.

Le monde contemporain présenté, le film est de 1995, se liquéfie sur des fondations pourries. Il est en train de mourir, il est à l’agonie. La suite logique est son effondrement, accéléré par la propagation du virus. Il est ainsi possible d’y saisir la métaphore de la destruction du monde par un micro-organisme incolore et indolore, qui fait écho à la destruction de la planète par l’être humain, bâtisseur de son propre échafaud.

L’industrialisation à outrance, la recherche permanente de profit d’un Capitalisme qui bafoue complétement la nature humaine, pour que ses actionnaires puissent ajouter toujours un peu plus de zéros sur leurs comptes en banque, se font au mépris total de l’Homme, par un désintérêt criminel pour le bien être de la planète, dont la destruction s’accélère à mesure que la croissance augmente. Plus il y a du profit de fait, plus il y a de profits à faire.

En 1999 dans ‘’Matrix’’, des Wachowski, l’agent Smith sortait cette réplique devenue culte : ‘’Vous êtes le virus de cette planète, et nous en sommes l’antidote’’. Elle résume à quatre ans d’intervalle tout ce qui fait la substance de ‘’12 Monkeys’’. Chef d’œuvre visionnaire, nihiliste et métaphysique, ce sont là des terminologies fortes qu’il est important d’utiliser à bon escient, pour ne rien perdre de leur puissance évocatrice.

Mais dans le cas de ‘’12 Monkeys’’ elles sont plus qu’adéquates. Estimé à 30 millions de dollars (pour exemple, la même année ‘’Goldeneye’’ a coûté 60 millions de $), ce n’est pas un petit film indépendant, et la tête d’affiche est Bruce Willis (la même année il est dans ‘’Die Hard With a Vengeance’’ de John McTiernan, no1 au box-office). C’est une production de Studio, mainstream, distribuée par la Universal. Ce qui est aujourd’hui presque improbable à imaginer.

Ce que cela traduit, c’est qu’en 1995 il y a encore une place dans la production mainstream pour des œuvres culturellement engagées, qui véhiculent un message, même pessimiste. Puisqu’il en va tout de même de la fin d’une humanité, éradiquée par elle-même à cause de ses excès. Des thématiques qui en 1995 sont, et c’est là que ça fait peur, les même qu'aujourd’hui. Sauf qu’à l’heure actuelle les Major ne proposent plus d’œuvres venant interroger sur les débordements de la race humaine, et son suicide programmé.

Alors bien sûr c’est là l’une des multiples lectures, mais en se basant sur les faits concrets du récit il est facile d’en arriver à ces conclusions. Les mêmes qui trouvent échos dans ‘’Brazil’’ et qui demeurent ici le cœur d’une odyssée à l’obscurité sans fond, désespérée jusque dans son climax final dénué de tout espoir pour l’avenir. Lorsque le générique démarre, ce qui frappe est que tout ce qui s'est passé dans le film n’a servi strictement à rien.

‘’12 Monkeys’’ est une aventure crépusculaire sur la vacuité de l’existence, et l’invraisemblable incroyance en un but pour l’humanité. Nihiliste dans le texte ce métrage désespéré se révèle terriblement humain, car il est faillible et imparfait. Avec son inclinaison métaphysique le film de Terry Gilliam brouille absolument toutes les cartes de la logique cinématographique. Il peut ainsi être lu comme le trip halluciné d’un malade mental, enfermé dans un asile. Comme lorsqu’au début James Cole se retrouve enfermé dans une institution où un homme lui raconte qu’il est un extra-terrestre, et que sa réalité est altérée. Se faisant l’écho même de l’expérience vécu par Cole.

Puis plus tard, Cole s’afflige une triste réalité, en se persuadant que tout ce qu’il est en train de vivre est complétement faux. Et c’est à ce moment précis qu’il est possible de percevoir le discours en sous texte de Terry Gilliam, qui s’adresse directement à son audience. Lui confirmant qu’il ne faut surtout pas croire tout ce qui se passe à l’écran.

Dès lors l’expérience peut être interprétée comme une aventure introspective, dans laquelle les scientifiques dissèquent les souvenirs de James Cole. Ce que vient corroborer la présence en fin de film d’un ours en vitrine, et la statue d’un lion. Deux animaux qu’il aperçoit au début dans les rues dévastées de Philadelphie, lorsqu’il est en mission à la surface.

Les scientifiques ont le matériel nécessaire pour plonger au plus profond de son cerveau, en lui faisant subir l’illusion du voyage dans le temps. Bien que de nombreux éléments viennent contester cette lecture, comme l’interlude durant la Première Guerre mondiale, et la présence de Kathryn, la psychiatre.

Cette dernière est témoin de l’invraisemblable histoire que James Cole raconte depuis le début. Lorsqu’il est considéré comme fou. Dès lors la lecture vrille, et il est possible de concevoir que Cole souffre simplement d’une pathologie psychologique, qu’il s’échappe de l’asile et kidnappe Kathryn. Elle tombe alors sous le coup du syndrome de Stockholm, en venant à corroborer tout ce que Cole exprime, persuadée qu’il dit la vérité. Appuyant la thèse du trip.

Tout le récit, de sa scène d’ouverture à sa conclusion, suinte la folie généralisée, à travers tous les pores de la pellicule. La folie humaine, la folie institutionnelle, la folie scientifique, la folie ordinaire, traduite par le comportement de Jeffrey Goines, un psychotique dont le père est prix Nobel de physique et virologiste reconnu. Tiens donc…

Tout s’entrecroise sans cesse, venant contredire la scène précédente et invalider la séquence suivante. ‘’12 Monkey’’ forme un véritable dédale cinématographique, duquel ressort un seule et immaculé thème : la folie. La folie des hommes, la folie d’un monde schizophrène, incapable de garantir le modèle vendu par la société. La Liberté, cette valeur phare de l’Amérique, tout comme la promotion de l’American Way of Life, est au cœur de ‘’12 Monkeys’’, comme un échec pur et simple.

Un échec qui s’est étendu sur le monde, par le biais du soft power. L’Occident s’est retrouvé rongé petit à petit par une culture américaine générique et uniformisée, poussant le moindre individu dans un processus de consommation devenu la valeur clé des civilisations ‘’modernes’’. Une hégémonie comparable à un virus, le même qui éradique 99% de la population en 1997. Ce virus qui frappe au hasard, dégagé de tout dogme ou d’idéologie, qui vient rappeler à l’humanité qu’elle n’est que locataire d’une planète qui n’est pas un terrain de jeu. Les ressources, si nécessaires à un Capitalisme criminel n’appartiennent pas aux entreprises, aux milliardaires, aux conglomérats et autres firmes transnationales. La Terre est un endroit qui n’appartient à personne et à tout le monde.

La détruire revient juste à foutre le feu à son propre lit et rester dedans, parce qu’aucune alternative n’est possible. Alors qu’il suffit juste de se lever, prendre un extincteur et éteindre les flammes.
‘’12 Monkeys’’ de Terry Gilliam est un tableau méta-nihiliste d’une grande intelligence et visuellement magnifique, qui interroge sur le pire cauchemar de l’humanité : son propre comportement. Une œuvre miroir d’un monde qui cours droit à sa perte, et que rien ne semble pouvoir arrêter. Rien, sauf l’émergence d’un virus, indolore, incolore, vorace et dénué de projet. Juste un organisme qui se repend pour survivre, détruisant le seul chose dans laquelle il peut vivre
et de développer : l’humanité.

Un chef d’œuvre, je vous le disais.

-Stork._

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