L’enfer parfois c’est nous (et pas les autres).

Avis sur L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot

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L’enfer devait évoquer la démence du mari archi jaloux d’une épouse un peu trop belle et sensuelle.
Pour incarner la belle, Romy Schneider: lumineuse, magnétique, angélique, sensuelle, femme fatale, démoniaque, inquiétante et fascinante.
Pour figurer la folie, Clouzot opte pour l’audace et veut révolutionner la façon de simuler la perte de repères: l’enfer sera total: visuel, sonore, et surtout insaisissable.
Les rushes qui ont pu être tournés révèlent un immense travail sur les effets de lumière et sur les couleurs.
Tout semble fourmiller d’idée, et on imagine que le film s’il avait vu le jour n’aurait pas pu laisser indifférent.
Difficile de savoir s’il aurait été réussi pour autant, mais assurément il aurait représenté un objet de curiosité.

Les quelques plans conservés du projet de Clouzot montrent l’audace et l’ambition qui habitaient le réalisateur. La folie qu’il a voulu mettre en image est un échos à sa propre folie, à son obsession.
C’est de ce genre de passion totale que peuvent naître des œuvres révolutionnaires, ou de formidables échecs, la frontière est souvent infime.

Mais le film n’existe pas, et les quelques extraits ou épreuves qui en subsistent montrent l’ampleur du défi qu’il représentait. A la manière des ruines des temples grecs, les fragments existants permettent de rendre compte du projet tout en laissant à chacun le loisir de le magnifier à sa convenance.
C’est l’avantage de l’inachevé de laisser à chaque imagination le soin de combler les vides.

Ce qui existe, ce à partir de quoi on peut gloser, ce sont des images émouvantes et fascinantes.
Les lumières mouvantes qui jouent sur le visage de Romy qui viennent s’ajouter à ses variations d’expression donnent une idée du malaise qu’aurait pu générer le film, qui devait renvoyer à l’état mental du héros et à sa vision déformée d’une épouse dont il n’arrivait pas à ne pas être jaloux.
La folie du personnage comme un miroir à la folie du créateur, qui perd ceux qui l’entourent au fur et à mesure qu’il se noie dans ce qui devient son obsession.
Finalement plus qu’un film qui aurait pu nous déstabiliser, le documentaire passionne, parce qu’il retrace une histoire folle, et que le peu qui subsiste du travail inachevé est déjà un bel exemple de l’inventivité déployée.
Ce qui rend toutes les œuvres inachevées magnifiques, c’est qu’elles n’ont pas eu le temps de se défendre, qu’on leur laisse le bénéfice du doute. En vérité qui peut dire quelles images auraient été conservées sur le film? Celles qui nous marquent le plus n’auraient peut être jamais passé l’épreuve du montage.
Reste un objet d’étude pour les apprentis cinéastes. Le travail sur les couleurs est particulièrement marquant: quand pour peindre en rouge l’eau d’un lac il faut réfléchir à l’envers et modifier toutes les couleurs adjacentes, maquillage compris, on imagine la somme de travail que ça représente. Des idées comme celle-là, il y en a tant autour du projet qu’on se demande comment tout aurait pu s’agencer.

Formellement, le parti pris du documentaire de mixer images d’archives, morceaux de rushs, témoignages, et interprétation moderne de certains dialogues permet d’explorer une bonne partie du projet, sans porter sur lui de regard critique.
On ne sent pas vraiment d’enthousiasme chez les intervenants, comme si chacun s’était fait une raison, comme si le souvenir du tournage avait été douloureux pour tous, comme si personne n’avait vraiment souhaité aller au bout.

Ce côté défaitiste et fataliste tranche avec la plupart des documentaires qui essaient de montrer combien les projets étaient beau.
Ici on se contente de montrer l’aspect révolutionnaire du travail sur les images et le son, mais on comprend vite que ce qui dominait à l’époque était déjà l’incompréhension.
Ce climat renforce l’impression que le film aurait sans doute été mal compris ou mal perçu s’il était sorti et conforte dans l’idée qu’il a peut être gagné à ne jamais voir le jour.
Curieuse conclusion alors qu’en général les documentaires on tendance à nous laisser rêver de ce à côté de quoi on est passé.

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