L'Enfer est pavé de bonnes expérimentations

Avis sur L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot

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Célèbre projet jamais mené à son terme, L'Enfer reste un des plus grands regrets des cinéphiles, à ranger aux côtés du Napoléon de Kubrick, de Megapolis de Coppola ou du Leningrad de Leone. Serge Bromberg revient modestement sur l'histoire de ce tournage infernal et laisse la part belle aux images fascinantes inexploitées.

Clouzot to me

Après La Vérité, fantastique film où Bardot n'a jamais été aussi juste, Clouzot travaille sur un projet presque personnel. Un thème qui l'accapare le soir et l'empêche même de trouver le sommeil. Son traitement de la jalousie ressemble à s'y méprendre à celui de la schizophrénie. La vision du Huit et demi de Fellini ébranle et stimule le cinéaste déjà peu académique. De par son thème, L'Enfer sera une merveilleuse occasion de sortir de ses habitudes de réalisation et d'inventer littéralement des sons et des images. La longue mise en place permet de tester de nombreuses idées n'ayant pas forcément vocation à figurer dans le montage final.

Clouzot a donc conscience que ce tâtonnement produira beaucoup de déchets. Mais ce n'est pas grave car les conditions de tournage seront optimales. Il s'est entouré des meilleurs techniciens, à trouvé le site idéal pour filmer son histoire, de grandes stars participent au projet (Romy Schneider et Serge Reggiani), et il bénéficie même d'une carte blanche des grosses huiles de la Columbia. Devant un tel alignement de planètes, on se demande comment le train a pu dérailler de la sorte.

Les témoignages sont écrémés, laissant la part belle aux images du réalisateur des Diaboliques. La seule fantaisie est de faire jouer certaines parties par Jacques Gamblin et Bérénice Béjo, et l'intérêt est plus que limité, même si cela nous permet d'avoir une meilleure idée de certains dialogues. Le film n'ayant aucune postproduction, on n'entendra jamais les voix de Romy et de Reggiani.

Le documentaire nous propose un formidable tri des recherches constantes de Clouzot et de ses équipes. Et ce que l'on garde en mémoire au terme du voyage sont les images psychédéliques de Romy, plus fascinante et sensuelle que jamais, de quoi nourrir d'immenses regrets. Certes le film de Chabrol est très réussi, mais ça reste encore un film de Chabrol, avec les limites propres à ce réalisateur sympathique mais inégal.

L'Enfer c'est lui

Le gros Claude s'était contenté de faire un énième drame bourgeois de manière académique. Clouzot était un cinéaste bien supérieur, fou et créatif. Son enfer avait des faux airs de Sueurs Froides, en encore plus pervers, si cela est possible de rivaliser en la matière avec Hitchcock. Clouzot n'allait pas se contenter de dépeindre un drame de la jalousie avec un zeste de maladie mentale dedans. Le film semblait proposer aux spectateurs une durable plongée dans un cerveau malade.

L'intérêt de Clouzot pour la bande son mérite d'être mis en lumière. La façon minutieuse d’apposer les voix, presque comme une partition de musique, avec des montées et des descentes, des rythmes saccadés, des voix étouffées, des bégaiements, des mots avalés ou psalmodiés, tout cela pour donner un résultat dérangeant. Une idée précise, et ma connaissance inédite de ce qui se passe dans la tête d'un schizophrène. Un tel degré de précision pour essayer de retranscrire une forme de folie trahit peut-être un problème personnel.

Son intransigeance et son manque d'empathie causa en partie la fin du tournage. Ses relations exécrables avec Reggiani, son incapacité à déléguer, sa soif de contrôle permanent ont rendu la production intenable dans les temps impartis. Outre le départ de son acteur principal pour une raison incertaine (fièvre de Malte ou incompatibilité d'humeur), le réalisateur fait un méchant malaise. Tout ça pour ça.

Qu'a conservé Clouzot de ce naufrage dans son film suivant ? Peu de choses, quelques plans stroboscopiques dans la Prisonnière (et de formidables plans de Dany Carrel à poil sous un imper transparent), une conscience de sa soif de contrôle et de son goût de la manipulation envers ses comédiens. Une cruauté qui ne peut exister qu'avec la complicité des autres.

La Prisonnière, son ultime film, donne une égale impression d’inachèvement. Clouzot semble condamné à échouer dans cette quête de la restitution parfaite de sa perversité. L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot rejoint d'autres documentaires passionnants sur des projets avortés grandioses (Lost in la Mancha, The Other Side Of The Wind), des ratages tellement forts qu'ils accouchent de ces très belles consolations.

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