"L'esprit de la ruche" de Victor Erice : l'essaim bourdonnant de l'enfance

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Avatar Jean Éleuthère
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Victor Erice est un cinéaste peu prolixe, ancien critique de cinéma, qui s'est imposé en seulement quelques films comme une référence du cinéma espagnol. L'Esprit de la ruche, son deuxième long-métrage, film baroque aux allures féériques, nous plonge au cœur de l'Espagne franquiste et rurale des années 40. La vie de deux jeunes sœurs se trouve perturbée lorsqu'elles découvrent le Frankenstein de James Whale, projeté dans la salle du village. Ana, la plus jeune, vit cette séance de cinéma comme une épreuve initiatique : elle prend conscience de la mort et de l'existence du meurtre. L'enfant est touchée, flouée, déboussolée. Elle demande à sa sœur des explications sur ces phénomènes nouvellement acquis à sa conscience. L'imagination d'Isabel, l'aînée, entre alors en scène. Elle va jouer de l'innocence de sa cadette et lui affirmer qu'existent réellement des esprits qui prennent corps. Ce mythe tombe à point pour combler le vide dans l'esprit d'Ana, qui cherche à s'expliquer l'inexplicable, et les coïncidences vont effacer petit à petit les doutes de la fillette. Coincées entre un père accaparé par son étude des abeilles et une mère dépressive qui s'invente un amant avec lequel elle entretient une correspondance fictive, les deux jeunes filles vont partir à la recherche d'une créature fantastique qui leur fasse oublier un instant leur triste quotidien, tout comme leurs parents fuient la réalité, soit par la passion, soit par le fantasme.

C'est avant tout un conte que nous livre Erice, comme il nous le fait savoir dès le générique de début en ouvrant sur un « Il était une fois... ». Mais un conte troublé, profond, assemblage complexe d'éléments narratifs et filmiques. Erice se plaît à la métaphore, à la récurrence, à la résonance. Il fait se répondre la créature de Frankenstein et « Don José » le mannequin utilisé en classe pour l'étude de l'anatomie. Il pratique la mise en abîme avec la projection cinématographique, scène pendant laquelle se dessinent des contrastes saisissant entre les plans montrant le mur où est projeté le film et ceux où apparaissent les réactions du public. Cette scène nous pousse à nous questionner : sommes-nous spectateurs ou acteurs du film ? Erice déroule son scénario, péremptoire, avec la minutie du détail. Il s'amuse de petits éléments qui servent l'histoire : la montre à gousset musicale, le puits (la vérité se trouve au fond), le drapeau espagnol mis à la fenêtre de l'école tous les matins, la phrase que le père a écrit, répétée au début et à la fin du film... L'Esprit de la ruche porte bien son nom : chaque élément du récit en sert un autre, chacun à son rôle, comme les abeilles dans un essaim.

Les aspects techniques et esthétiques occupent également une place majeure. Des plans elliptiques jour-nuit magnifiquement mis en image par Luis Cuadrado à l'excellent montage sonore, en passant par le soin apporté aux perspectives, le film est un tout, où se répondent forme et sujet. Erice porte attention aux ombres, à leur jeu, à leur danse, et pousse les scènes d'obscurité jusqu'à leurs plus lointaines possibilités esthétiques, frôlant à plusieurs reprises l'expressionnisme. Le plan où les deux sœurs font des ombres chinoises tombe à pic pour nous rappeler le rôle éminent de la lumière et de l'ombre dans un film. Erice met en scène les tons et les couleurs, comme lorsque l'ombre du père se découpe dans une lumière crépusculaire derrière une vitre divisée en alvéoles, rappel évident des ruches bourdonnantes aperçues auparavant. Il passe des teintes mielleuses, intéressante analogie avec la passion du père (l'apiculture), aux nuances froides et grisâtres de la mélancolie, qui font écho à la morosité ambiante et au contexte historique de la dictature franquiste.

L'Esprit de la ruche est un film à la saveur de nostalgie enfantine où Erice traite à la fois du plaisir, du jeu, de l'angoisse et de l'imagination. Un film, pouvant être interprété comme une paisible métaphore du franquisme, où les personnages tentent d'échapper à leur quotidien, à la réalité. Un film suave, où s'opposent les couleurs de l'hiver et celles d'un chaud crépuscule, où chaque plan est composé avec précision, avec poésie, avec esthétisme. Un film où chaque rebondissement vient donner corps au scénario et où les yeux noirs de la jeune Ana (interprétée par Ana Torrent, comme une évidence), tels des puits sans fond, reflètent avec intensité la candeur infinie de l'enfance. Et, alvéole après alvéole, la ruche est reconstituée.

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