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Un goût amer

Avis sur L'Étrange couleur des larmes de ton corps

Avatar Fry3000
Critique publiée par le

"L'étrange couleur des larmes de ton corps", c'est un titre qui faisait rêver depuis plus d'un an. Un titre tel qu'on n'en fait plus, d'un lyrisme qui ramène aux gialli aux titres fantaisistes et inspirés. Mais c'est surtout un titre qui faisait rêver car il s'agit du nouveau long-métrage très attendu du duo formé par Bruno Forzani et Hélène Cattet. Leur précédent film, Amer, a marqué beaucoup d'amateurs de cinéma d'horreur ; je n'avais pas tant aimé, malgré le travail sur l'esthétique qui est indéniablement exceptionnel, mais j'avais hâte de voir ce que cela pouvait donner dans un film avec une structure narrative cette fois.

Comme prévu, dans L’étrange couleur des larmes de ton corps, il y a un super travail sur l’image, bien qu’on recycle le plan du tabac qui brûle vu dans The ABCs of death, ou alors l’idée des éclats de verre qui tombent comme de la pluie lors d’une scène de sexe, comme on l’a déjà vu dans L’étrange vice de Mme Wardh. Mais il y a un travail peut-être encore plus phénoménal sur le son. L’habillage sonore raconte, il explicite, il donne de l’intérêt à des plans très courts, ou souligne l’étrangeté des expérimentations visuelles, dès ce générique de début présentant un immeuble art-déco avec des effets de split-screen et de kaléidoscope, avec des sons de frottement de pierre ou de verre, comme si les parois du bâtiment se déplaçaient vraiment.
Certains bruitages, d’une précision extrême, se substituent à la sensation de toucher, quand on voit un acteur parcourir une surface de ses doigts.

Si un grand soin est apporté à l’image et au son, le scénario ressemble à un prétexte ; je me suis senti désolé pour les réalisateurs quand Forzani a raconté, après la séance, que le duo avait mis 10 ans pour écrire ce film !
Les comportements des personnages manquent de sens : le héros perd sa femme, mais au lieu d’appeler la police, il sonne à chaque appartement de son immeuble. Plus tard, quand un couple entend quelqu’un hurler à l’étage du dessus, la femme prend l’initiative d’appeler la police, mais le mari la stoppe : "non, on va te prendre pour une folle". Ah ? Pourquoi ? Le mari, à la place, fait un trou dans le plafond pour observer, puis monte dans l’appartement au-dessus. Sa femme pendant ce temps, suit ses déplacements avec un stéthoscope plaqué au plafond, tandis qu’elle passe à son époux des allumettes par le trou creusé. Ca n’a absolument aucun sens, bien que l’idée du stéthoscope amène une expérience sonore intéressante.
Au moins chez Argento, dans Suspiria par exemple, le manque de logique se fait discret, ça ne se remarque pas de suite, contrairement à L’étrange couleur.

Finalement, encore une fois, alors que je pensais que le film aurait une intrigue vu son résumé, Cattet et Forzani s’intéressent à ce qu’ils peuvent faire avec les images plus qu’autre chose. Et encore une fois, malgré des plans sublimes, j’ai décroché.
A vouloir trop expérimenter avec les images, le film m’a perdu, tout comme assez rapidement celui-ci perd sa narration de vue. Apparaissent des intrigues secondaires nombreuses et très floues. A un moment, on rentre dans un long flashback, déjà très difficilement compréhensible, mais de plus on ne comprend que c’est un flashback que lorsqu’il s’achève. Il s’agit d’une histoire racontée par le policier venu enquêter sur la disparition de la femme du héros, une histoire interrompue par un "quel est le rapport avec ma femme ?". Oui, c’est vrai, quel est le rapport ? Et la scène se termine juste après cette question.
Mais plus on avance dans le film, plus ça devient confus, les scènes s’enchaînent sans qu’on ne voie plus aucun lien entre elles, les plans et scènes à symbolique cryptique se multiplient, il n’y a plus de sens, plus de continuité, du moins en apparence, du coup j’ai considéré qu’il n’y avait plus rien à comprendre.

Au milieu, on trouve une séquence de rêves dans des rêves, chose qui m’énerve dans les films d’horreur en général. D’un point de vue formel, cette séquence est extraordinaire, mais c’est si long et ça veut tant en faire que ça devient laborieux, et on ne cesse de nous agresser, par le son (cette sonnette, insupportable ; "coupez-moi le son, c’est infernal" comme dirait l’inspecteur vers la fin du film) puis par l’image. Le personnage principal subit, encore, et encore, et encore, ça en devient épuisant, même si le passage avec quelqu’un sous sa peau, qui le découpe de l’intérieur, valait le coup d’œil.

Je suis déçu, je m’attendais à un film qui pourrait allier la beauté formelle d’Amer à un scénario… J’avais eu des aperçus de critiques élogieuses, en plus. Le style de Cattet et Forzani marche super bien pour des courts-métrages, mais dans un long c’est éprouvant. Je ne sais comment le film sera reçu à sa sortie, mais même les fans d’Amer avec qui j’étais ont été plus ou moins déçus.
EDIT : Les cinéastes et certains critiques ont dit qu'il s'agissait d'un film qu'il fallait voir et revoir pour mieux le comprendre, encore faudrait-il qu'il y ait de quoi donner envie de s'y intéresser. Donnie Darko et Dellamorte Dellamore (ils ont les mêmes initiales, un hasard ? Que dire de DareDevil ?) sont des films que je n'ai à peu près compris qu'après plusieurs revisionnages, mais, eux, avaient d'autres éléments qui m'avaient captivés et m'avaient donné envie de comprendre, ce qui n'est pas du tout le cas de L'étrange couleur des larmes de ton corps, qui est bien trop hermétique.
EDIT2 : Dans Mad movies, ils disaient "l'Etrange Couleur... ne s'aborde pas comme une fille facile : telle une belle femme capricieuse, il vous faudra lutter pour mettre à jour ses secrets et pénétrer enfin son intense intimité". Ouais bah une fille qui ne s'exprime que par des phrases incompréhensibles, ça ne me donne pas envie de la connaître.

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