Rêver pour survivre

Avis sur L’Étreinte du serpent

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Survivant oublié de ma tribu massacrée, je parcourais mon territoire dans la forêt amazonienne, sans craindre les rencontres. Je me fondais dans la nature, laissant le moins de traces possibles, sauf quelques dessins sur des rochers qui me parlaient. Les jours s’écoulaient paisiblement, au même rythme que le fleuve et de ses majestueuses boucles que j’aime à contempler d’une hauteur.

Il a fallu que l’Homme Blanc s’aventure encore une fois sur ce territoire. Longtemps, je me suis contenté de l’observer, alors qu’il remontait le fleuve dans une pirogue dirigée par un indigène d’une autre tribu que la mienne. Comment un indigène peut-il accepter de traiter avec un Homme Blanc ?

A l’écouter, l’Homme Blanc n’avait aucune mauvaise intention et il était probablement sincère. L’Homme Blanc apporte le Mal avec lui non par intention mais par ignorance des conséquences de ses actes. Les dégâts sont dans la forêt et dans les esprits. On ne peut pas laisser l’ignorance faire son chemin. Le comble, c’est que l’Homme Blanc tient le même raisonnement, évoquant une mission sacrée. Quelle inconscience, alors qu’il ne comprend rien à ce qui se passe dans la forêt. C’est lorsque la forêt aura subi trop de dégâts qu’il comprendra qu’elle devait être protégée. Puisqu’il ne comprend pas, mieux vaut l’inciter à repartir chez lui. Quitte même à lui donner ce qu’il cherche, mais qu’il s’en aille.

L’Homme Blanc ne connait pas la discrétion. Fort de ses connaissances techniques, il annonce ce qu’il veut. Comme si vouloir suffisait pour obtenir. Mais la nature n’est pas ainsi. Même si elle subit des dégradations, elle a le temps pour elle contrairement à l’Homme. Ainsi, dans mon esprit les choses ont pris une tournure inattendue. Parmi les nombreuses connaissances que j’avais accumulées, beaucoup me sont désormais inaccessibles. C’est simple, je ne m’en souviens plus. Alors, quand l’Homme Blanc me demande de le guider, cela présente un côté amusant, car si je sais qu’on peut trouver ce qu’il veut, je ne peux que l’accompagner dans sa recherche. D’ailleurs c’est beaucoup mieux ainsi, il finira peut-être par comprendre que s’il cherche quelque chose il doit écouter la nature pour trouver son chemin. C’est comme en pirogue, il s’imagine qu’il suffit de déployer de l’énergie pour avancer, alors qu’il n’écoute pas le fleuve pour sentir comment pagayer et faire corps avec le cours d’eau. Doué comme il est, il court au devant de quelques surprises désagréables avant de trouver quelque chose d’intéressant. Le premier Homme Blanc dont j’ai croisé le chemin cherchait quelqu’un pour le soigner, cela fait bien longtemps. Un explorateur qui voulait apprendre à rêver mais qui avait laissé sa femme dans un pays lointain. Celui d’aujourd’hui recherche la plante aux vertus médicinales évoquée par le premier dans ses souvenirs. Évidemment, son but est le profit. Malgré ma méconnaissance de son monde, je sais bien que la recherche du profit est mauvaise. Il suffit de voir la folie apportée par l’exploitation du caoutchouc. Et puis, échanger un objet contre quelques bouts de papier, à quoi ça rime ? J’ai bien compris que le progrès technique apporte des possibilités, mais l’Homme Blanc ne voit jamais les inconvénients qui vont avec, ou alors beaucoup trop tard. Exemple avec l’objet qu’il nomme boussole. A quoi bon la montrer et expliquer à quoi elle lui sert si son intention est de la garder pour son usage personnel ? Les indigènes ont-ils droit au progrès ? Ou bien sont-ils trop stupides pour l’utiliser correctement ? Non, je crois malheureusement que les indigènes ne sont pas meilleurs que les Hommes Blancs. La seule différence, c’est leurs habitudes de vie. Les indigènes vivent en communion avec la nature et cela leur convient très bien. Les Hommes Blancs ne comprennent pas comment on peut vivre ainsi, alors qu’eux utilisent des livres, des appareils pour capturer le son, d’autres pour capturer des images et que sais-je encore ?

Je sens bien que leur vision de la nature est partielle. C’est comme s’ils ne voyaient pas les couleurs. Ce qu’ils voient est somptueux, mais les couleurs qu’il perçoivent lorsqu’ils peuvent enfin rêver sont encore bien plus éclatantes. Ils ne croient pas à toutes les histoires que nous racontons, ils les qualifient de simples légendes. Comme s’ils n’avaient pas les leurs. Tant pis pour eux, ce monde n’est pas le leur, qu’il leur reste inaccessible. Après tout, est-ce que je vais explorer cette Allemagne où ils habitent ? Est-ce que je veux faire de la musique comme eux ? Si je n’insistais pas, l’Homme Blanc serait prêt à faire chavirer une pirogue pour emporter son appareil à faire de la musique. Quand on le voit se donner en spectacle pour chanter selon ses coutumes, même les plus jeunes enfants se tordent de rire tellement il se ridiculise. Non franchement, qu’il retourne de là où il vient et qu’il nous laisse vivre selon nos coutumes, même si nous aussi avons du mal à vivre en paix.

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