De la complexité humaine, ou l'incroyable couleur du gris

Avis sur L’Étreinte du serpent

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Immensité étouffante. Noir boisé. Gris verdoyant. Blanc bleuté.

Destins croisés, l'un vivant mais sans rêves, l'autre mourant mais aux pensées oniriques, leurs destins inextricablement liés à une sage, spirituelle, généreuse et dure incarnation amnésique de la profondeur amazonienne. Le temps du battement d'ailes d'un papillon blanc, le corps est transporté. Perdu dans la Nature, tentant de luter contre le large fleuve de la vie.

Comment pourrait-on imaginer qu'un film en noir et blanc puisse aussi bien capter la puissance étouffante, la grandeur indomptable et la beauté verdoyante de l'Amazonie, tout en offrant une plongée sidérante et sidérale dans la psyché humaine ? L'étreinte du serpent est une claque visuelle, un bijou de cadrage, un trésor de mise en lumière, une infinie nuance de gris. Passant du noir profond du ciel étoilé à l'éblouissante clarté de l'astre du jour se reflétant dans l'impétuosité du fleuve, en passant par la vibrance des feuilles sauvages de la jungle et la brillance du corps humain... rarement l'absence de couleur n'a été aussi chromatique. On se sent minuscule et perdu; tout autant que les personnages principaux, en perpétuelle quête d'un idéal qu'aucun ne situe.

La portée philosophique de ce long métrage dépasse allègrement la critique de la colonisation de la luxuriante Amazonie par l'homme blanc. Ce dernier personnifie tour à tour la sagesse, la peur, la connaissance, l’absence d'idéal, la cupidité, le matérialisme, le fanatisme, le partage, la rédemption, la nostalgie, l'obscurantisme religieux, la pitié... toutes les palettes de gris de la nature humaine. La culture amazonienne est peinte sans jugement aucun, la différence ethnologique effaçant subrepticement toutes les frontières. Le respect des esprits de la nature et des traditions rudes et impitoyables peut-il être jugé d'inhumain et cruel alors que l'homme blanc, l'étranger, bouscule l'ordre établi et brise les règles de la forêt ?

Le personnage de Karamakate cristallise l'incompréhension. D'abord isolé de force, la quête de ses origines se verra vouée à l'échec alors que l'aliénation de sa culture par le colon a fait son oeuvre. Le retrait et l'amnésie (volontaire ?) semblait alors l'unique échappatoire. Mais se voiler la face est inutile. La vérité finit par écarter le rideau de brume, éclatante de milles couleurs, cosmique apparition, une Odyssée de l'Espèce.

La nature humaine, vêtue de la peau mouchetée du guépard, se laisse entrevoir derrière les feuilles humides de chaleur. La fumée du calumet dissipe la brume de l'esprit. L'eau du fleuve écarte la conscience. L'écorce d'hévéa suinte la cupidité hors des pores. Lovée telle un serpent éclatant et infini, la vie transperce l'immensité verdoyante du temps.

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