Une étonnante prouesse cinématographique

Avis sur L’Étreinte du serpent

Avatar microbaz
Critique publiée par le

Attention spoiler ! Ayant été très impressionné par ce film magnifique, m’ayant touché sur des plans très différents, je tenais à partager ma lecture personnelle de l’étreinte du serpent.

Ce film traite de nombreux thèmes et délivre plusieurs messages qui lui valent d’être vu plusieurs fois. Ainsi, trois thématiques principales cohabitent : le récit d’aventure, faisant écho à l’appel du grand large ; le récit chamanique & spirituel, ou une ode à la culture ancestrale amazonienne ainsi que le récit historique, retraçant l’anéantissement des peuples indigènes par les occidentaux.

Tant dans le fond que dans la forme, l’étreinte du serpent est selon moi une remarquable prouesse cinématographique. Je m’explique.

Un rapport au temps distendu est au cœur du film, produisant un effet de miroir et une esthétique binaire, quasi symétrique, en mettant en avant plusieurs dualités. Premièrement par la cohabitation de deux histoires, celle de Théodore et celle d’Evan. Mais de nombreuses autres dichotomies apparaissent : passé/présent, bien/mal, monde amazonien/monde occidental, humain/chullachaqui… Sans - et c’est bien le piège à éviter dans la compréhension du film – tomber dans le manichéisme ou le dogme. Les critiques de ce genre sont selon moi notamment balayées par la tournure finale de l’histoire. Et pourtant, Karamatake n’a cessé tout au long du film de nous préparer à cette fin houleuse, énième retournement prenant en réalité un sens très clair.

Comme je l’ai dit, l’espace duel est au cœur du film car deux mondes s’opposent, s’entremêlent et se confondent à la fois. D’une part, le puissant monde occidental, exclusif, à la fois scientifique et religieux (notamment scolastique). La confusion entre science et religion apparaît notamment au travers de la scène entre Théodore et le curé lors de leur arrivée au campement. De l’autre côté se trouve le monde amazonien, inclusif, ancestral et spirituel. Tandis que les occidentaux sont cantonnés dans leurs propres croyances matérielles – « je ne crois que ce que je vois » - Karamatake, chaman, tente de les initier à sa vision du monde inclusive, repoussant les frontières du réel (symbolisé par la séparation entre les deux rives du fleuve Amazone) en dissolvant la linéarité du temps.

Finalement, l’étreinte du serpent n’est autre qu’un condensé de l’histoire humaine : à la racine se trouvent des savoirs ancestraux qui deviennent pervertis par le pouvoir, l’argent, l’avidité… la religion agissant comme un détonateur. Par ce biais, les instincts humains suivent des destins divers : des dominés se rendent aux dominants (les caboclos), des dominants luttent pour les dominés (Théodore), certains dominés ne se soumettent pas aux dominants (Karamatake) alors que d’autres sont de simples opportunistes (Evan).

Plusieurs messages sont ainsi transmis. La scène miroir du couvent, devenu 30 ou 40 ans plus tard le lieu d’une secte abominable est symptomatique car représente le point de convergence entre le pire des deux mondes. Il s’agit aussi du point de convergence physique entre les deux histoires. La dénaturation d’un monde par l’autre a ainsi entraîné la descente aux enfers des deux, détruisant le jugement de valeur sur ce qui est prétendument bien ou mal, ces deux champs de force pouvant sévir en tout lieu, tout temps.

En effet, la thématique de l’espace temps revêt aussi une symbolique primordiale car en cassant la dualité émerge une conception cyclique du temps, souvent propre aux cultures mythologiques (hindous, égyptiens, grecs, etc.)… le passé et le présent se confondent alors dans un moule où seul le chemin initiatique (ne l’oublions pas dans un récit d’aventure et spirituel) compte. En d’autres termes, les gentils seront les méchants et les méchants les gentils, ce qui est illustré par l’inversion entre Théodore et Evan. En revanche, la sagesse de Karamatake, elle, est constante. Cette inversion est selon moi un thème très fort du film, symbolisé à la mort de Théodore lorsque le jaguar tue le serpent.

Le savoir n’appartient à personne, n’est pas une possession matérielle, c’est par exemple pour cela que Karamatake dit à Evan d’aller chercher ses réponses dans ses disques de Wagner. Cependant, ce savoir est omniprésent, dans les fleurs, les plantes, la nature. Ainsi, cet éloge de la simplicité tente de pratiquer une reconnexion avec l’essence des choses, une renaturation, ce que nos cultures modernes ont perdu au travers de notre recherche du profit. Par ce biais, ce film est selon moi une œuvre profondément humaine en ce qu’elle responsabilise l’homme. Cela est d’autant plus vrai que Karamatake, sans doute le personnage central du film, n’est absolument pas présenté comme le sauveur, bien au contraire. Il ne délivre aucune piste à Evan dans sa mission, et le laisse trouver ses réponses lui-même pour accomplir son rêve. Les évènements coulent sur Karamatake et l’acceptation de sa situation est sa véritable sagesse.

Enfin, le dernier élément majeur du film est évidemment la thématique du rêve. Mais alors qu’il faut rêver pour survivre, le rêve occidental est le savoir amazonien, celui de maître Caapi, qui nous est devenu inaccessible dans cet état dénaturé de la vie. Ainsi, même si des forces déterministes opèrent (maître Caapi et le monde des esprits nous guidant), le libre arbitre nous responsabilise et nous place en tant que maître de notre propre vie. Finalement, la fameuse yakruna, quête centrale du film, véhicule de toutes les passions, eldorado de nos rêves, élixir divin… n’est autre qu’une allégorie, un concentré de la vie elle-même ; la partie contenant le tout, détruisant une nouvelle fois la conception duelle de la réalité et le caractère exclusif de la vision du monde occidental. Ce faisant, cette plante transforme les dichotomies présumées en polarité compatibles, apaisant les tensions contraires et réunissant les champs de force.Tout ce qui attire les hommes dans la yakruna, ce droit à rêver, cette reconnexion à des plans supérieurs, est en réalité omniprésent dans tous les aspects de la vie et en nous-mêmes. Ainsi, l’homme concentre ses recherches sur ce qu’il possède déjà, ce qui est sous son nez, ce qui lui est enseigné en permanence par le guide, Karamatake. Comme le résume bien le proverbe gitan, « ce n'est pas la destination mais la route qui compte ». Finalement, ce n'est pas le droit à rêver que la yakruna apporte, mais le droit à reprendre conscience.

En conclusion, ce film est une formidable prouesse cinématographique qui parvient très subtilement à unifier la forme, dans la construction du scénario et de l’action, avec le fond et les messages profonds qu’il délivre… le tout synthétisé dans l’existence de cette plante mystique, la yakruna. Dans ce cadre, l’étreinte du serpent est selon moi une forme de quintessence de l’art.

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