" Les filles légères ont le cœur lourd "

Avis sur L'Homme qu'on aimait trop

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D'emblée, Agnès, de retour d'Afrique après un divorce, tente la légèreté. Dès son arrivée, et sa rencontre avec Maurice Agnelet, elle se détache de ce qui la pèse. Elle débarque sans bagage, veut à tout prix faire des voyage à motos, se baige dans l'eau fraîche, y flotte et semble comme échapper au monde qui l'entoure. Elle croit se faire un simple ami, de toute façon, elle n'est "pas son genre", refuse de s'en approcher trop près, au début, pour fuir celui qui "ne ressemble pas à un agneau" malgré son nom. Et pourtant, comme le chantait Catherine Deneuve dans "Les biens aimés" (et qui joue ici, Renée Leroux, la mère d'Agnès), "les filles légères ont le cœur lourd". Dès lors, quand Agnès plonge toute entière dans un amour (à sens unique) pour Maurice, c'est en faisant semblant de se détacher qu'elle se détruit. Elle accepte de le partager mais veut être tout le temps avec lui. Elle lui fait part de ses sentiments alors qu'il refuse d'être "pris dans les sentiments des autres" et surtout elle jette sur le papier sa douleur d'aimer. Elle se laisse happer, rejette sa mère, trahie, en larmes. Il y a tant de mystère et de liberté avortée chez Agnès Leroux, qu'André Téchinée et Adèle Haenel, au jeu habile et corporel, retranscrivent magnifiquement dans une danse africaine fascinante ou encore dans une photo d'enfant au regard perçant.

Et c'est par là que le film commence et se termine, un portrait qui fige mais en mouvement. On débute sur un portrait, au crayon, de Maurice Agnelet au jour de son premier procès dont le verdict ne cessera de changer et qui ne permettra pas de donner une issu certaine à Agnès. Et on quitte le film sur la mise en mouvement d'une photo qu'Agnès a longtemps eu sous les yeux comme reflet de ce qu'elle était, et de ce qu'elle est encore, prise, elle-même, dans les sentiments des autres. Au milieu d'enjeux qui la dépassent quand elle veut s'émanciper de son héritage (le casino) tout en s'y attachant fermement (son argent) jusqu'à pourrir ses relations avec sa mère. La distance grandit entre ces deux femmes et c'est dans cette distance que se glisse Agnelet, le séducteur qui n'aimait pas les sentiments. Téchiné ne le juge pas en le présentant comme un petit avocat ambitieux et très méticuleux, un peu arriviste sur les bords. Un homme comme trahi par sa cliente la plus importante à ses yeux, il lui donne beaucoup, Renée Leroux. C'est la seule fois où il saura vraiment ce que ressentent les femmes qu'il prend et jette par manque d'empathie. Il ne semble en avoir aucune, pas même quand il conte, avec froideur, la mort de son frère.

Dès lors, Téchiné s'intéresse à ce couple instable pris entre le détachement et l'attachement, la caméra joue le mystère, mouvante parfois jusqu'à l'excès, en suivant Agnès l'insaisissable qui flanche. Et Téchiné passe les plus beaux moments de son film à observer le déluge (parfois réel dans l'eau qui jaillit) d'une vie qui erre, par amour. Mais, comme Agnès, Téchiné se fait rattraper, malheureusement, par la lourdeur du fait divers, et nous filme un procès lourdingue avec un Guillaume Canet, jusque là bien dans son rôle, ridicule en acteur vieilli artificiellement. C'est un échec qui, malgré la superbe dernière image du film, casse le rythme fuyant du film. La caméra se fige, les acteurs jouent un simulacre de reconstitution. Comme si, après la pluie qui suit la disparition d'Agnès, après l'histoire d'amour aux ailes coupées, Téchiné se désintéressait de son film avec la disparition de son héroïne. A croire, que comme les filles légères, les cinéastes, eux aussi, ont parfois le cœur lourd face à la réalité qui les encombre...

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