Non, tous les chiens ne vont pas au paradis.

Avis sur L'Île aux chiens

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Attendu de pied ferme tant par les cinéphiles tatillons que par les amateurs de bon cinéma, "L'île aux chiens" marque les retrouvailles entre le réalisateur Wes Anderson et le cinéma d'animation en "stop-motion", 8 ans après "Fantastic Mr Fox".

En près de 20 ans, le cinéma très particulier de Wes Anderson s'est forgé une place singulière auprès de la cinéphilie contemporaine.
Situé à mi-chemin entre le cinéma d'auteur radical privilégiant avant tout la réflexion, le burlesque et l'absurde (avec en guise de clins d'oeil des hommages parfois très appuyés aux films de Charlie Chaplin et Buster Keaton), les films d'Anderson font donc quelque peu figure d'OFNI (= Objet Filmique Non Identifié) dans le cinéma américain contemporain.
Ce qui n'empêche pas, ceci dit, que les plus grandes stars veulent à tout prix travailler pour lui ; en atteste le casting vocal de "L'île aux chiens", 100% "all stars" : Bryan Cranston, Edward Norton, Bill Murray, Scarlett Johansson, Jeff Goldblum, Frances McDormand, Tilda Swinton, Harvey Keitel ; rien que ça.

En tout cas, une chose est certaine : le cinéma de Wes Anderson est beau car il traite de thèmes personnels (la famille, l'errance, l'amour) avec une extrême pudeur et une profonde tendresse, sans jamais verser dans le pathos inutile; il est aussi très "couillu" dans la mesure où il ose, via le cinéma d'animation en "stop motion", proposer des tas et des tas de propositions cinématographiques tant formelles que narratives.
Et "L'île aux chiens" représente tout cela; un film dont la créativité transpire à chaque plan et qui, sous couvert d'un scénario a priori "classique", dresse un constat cynique et doux-amer sur le monde d'aujourd'hui.

Dans un futur dystopique dans lequel les chiens, suite à une grave épidémie canine, ont été banni sur une île remplie uniquement de détritus, une bande de toutous livrés à eux-même accompagne Atari, le jeune neveu de Kobayashi (maire de la ville de Megasaki) à la recherche de Spots, son chien disparu.
Dès lors, tout en contant les mésaventures de cette drôle de petite troupe, Anderson en profite pour privilégier et approfondir, comme dans la plupart de ses films ("The Grand Budapest Hôtel", "Moonrise Kingdom", "Fantastic Mr Fox") les interactions sociales entre les personnages, de manière à pouvoir rendre crédibles ceux-ci aux yeux des spectateurs. Ainsi, le chien errant Chief s'oppose au domestiqué Rex, sur la question de savoir si le chien doit-il vraiment être un animal dépendant de l'homme.
Loin d'être anodin, ce type de procédé narratif (opposer des divergences d'opinions de personnages) permet au réalisateur de donner à réfléchir sur des thèmes très précis tels que la domestication de l'animal, l'écologie, les limites du pouvoir, et même... la folie de certains chefs d'Etat; thème ô combien d'actualité s'il en est (ère Trump et KimJong-il oblige) qui ne manque ni d'audace ni de causticité. Représenté comme un véritable fou furieux, Kobayashi, le maire du film, personnifie à lui tout seul l'inquiétude que semble éprouver Wes Anderson par rapport à la politique actuelle. Sans aller jusqu'à prétendre que le film se veut un pamphlet anti-militariste et anti-Trump, on ne peut s'empêcher de penser que les chiens, les bannis du film, seraient la métaphore des étrangers que l'on souhaite mettre dehors via un mur, dont la fameuse île aux chiens serait la parfaite allégorie.

Là où réside tout le génie créatif d'Anderson, c'est dans le fait qu'il ne se contente pas de retranscrire ses impressions personnelles via les dialogues de ses personnages, il les met aussi en scène. Pour ce faire, le réalisateur opte pour une réalisation privilégiant diverses formes cinématographiques : le générique d'ouverture joué au tambour, le split-screen (l'écran de cinéma divisé en deux) avec d'un côté le point de vue des chiens et de l'autre celui de Kobayashi et ses sbires, les temps forts (combats de chiens, obstacles), les flash-backs (par ailleurs très bien utilisés) ou encore des séquences purement poétiques représentés par les décors visuellement très colorés du Japon médiévale (dans le prologue du film) et du Japon contemporain.

En 1h40 de film, on assiste donc à un véritable petit bijou cinématographique, privilégiant tour à tour la réflexion philosophico-politique sur le monde d'aujourd'hui, l'humour caustique et burlesque, la poésie visuelle, les relations entre les différents personnages (humains comme chiens), le tout sur fond d'animation "stop motion" originale et décalée; en attestent les marionnettes à la fois réalistes et fantaisistes de l'ensemble des chiens.
Ajoutons à cela des comédiens très impliqués vocalement, Bryan Cranston qui donne à Chief de grands airs touchants et méfiants, Edward Norton un côté plus suiveur à Rex ou encore Scarlett Johansson privilégiant des tons très sensuelles pour la chienne Nutmeg.

Ceci étant, si "L'île aux chiens" figure sans conteste comme l'un des très grands films de cette année, son approche radical et son ton très auteuriste cher à son réalisateur (rythme volontairement long, ambiance partagée entre mélancolie et absurdité) ne manquera pas d'en laisser certains plus perplexes.
Quoiqu'il en soit, et à plus d'un titre, "L'île aux chiens", de par sa "modernité" et son impertinence bienvenue dans un cinéma américain de plus en plus balisé, mérite amplement d'être vu et même revu, ne fut-ce que pour sa richesse formelle et ses différents degrés de lecture.

Un bijoux à quatre pattes !

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