Le diable prenait le train

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Difficile de noter ce Hitchcock, et ce pour plusieurs raisons : deux versions légèrement différentes coexistent (je n'ai pas encore regardé la version initiale, surnommée "britannique" dont la fin diffère légèrement), et surtout le film fait le yoyo entre des séquences incroyables et des dialogues relativement pauvres ou ennuyeux, inhabituels du grand cinéaste.

Pourtant, rendons à César : ce film est une tuerie de plus dans la filmographie du plus américain des britanniques. Le scénario est machiavélique, malgré quelques zones d'ombres et raccourcis un peu décevants. Mais c'est surtout la mise en scène qui épate : nous sommes en 51 et Hitchcock y livre un de ses films les plus modernes dans le choix des angles et les audaces techniques et visuelles : beaucoup de plans complexes jouant sur les échelles et une photo volontiers expressionniste. C'est simple, on pense à Welles et à Preminger à de nombreuses reprises. Les meilleurs moments graphiques sont dans les séquences célèbres du meurtre à la fête foraine, un modèle de montage et de suspense qui joue avec nos nerfs (le cri qui se mue en rire puis le meurtre totalement silencieux), et les quelques plans où Bruno guette sa proie, au loin sur les marches du Parlement. Hitchcock allie son génie à un goût du travail bien fait et sait mieux que quiconque qu'un banal effet de contraste thématique bien placé est le meilleur allié du cinéaste qui veut faire peur : le meurtre allie l'innocence de la fête foraine, la luxure qu'on sent poindre entre Miriam et ses deux amis et la monstruosité glaciale de l'assassin. Séquence miroir à la fin du film lorsque le manège devient proprement infernal.

Si les quelques séquences de kammerspiel déçoivent ou ennuient par moments, on trouve largement de quoi se faire plaisir à tant d'autres moments : le match de tennis en montage alterné, la visite nocturne chez les Antony, et de manière générale toutes les scènes où l'on aperçoit le fascinant Robert Walker, dans un rôle de composition digne de Mitchum (chez Laughton bien sûr, ou chez Preminger justement). Il est l'incarnation du mal, le diable en personne, un fou à lier que cache des apparences tranquilles et débonnaires. Son personnage terrifiant porte l'essentiel du film sur ses épaules, et toutes les plus grandes réussites du film sont à son compte : meilleures séquences, meilleures idées de mise en scène, et ce MacGuffin fabuleux en l'objet d'un briquet d'argent. Quant au sous-texte furieusement homoérotique du film, il reste assez discret mais trahit une fascination / répulsion du cinéaste qui sera bien plus développée dans la Corde.

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