Woman...

Avis sur L'Intendant Sansho

Avatar Kalopani
Critique publiée par le

Please remember my life is in your hands

S'il nous prenait, pour une raison ou pour une autre, l'envie de vouloir définir la notion d'artiste, les ouvrages généraux ne nous seraient pas d'une grande aide. Monsieur Larousse, par exemple, nous explique qu'il s'agit d'une personne exerçant professionnellement un des beaux-arts ou, à un niveau supérieur à celui de l'artisanat, un des arts appliqués. Sans doute conscient de son faible pouvoir de persuasion, notre brave définiteur se sent obligé de préciser que cette personne possède le sens de la beauté et qu'elle est capable de créer une œuvre d'art. Super, nous voilà bien renseigné...

Et pourtant, en prenant un exemple, toute de suite les choses paraissent plus limpides... Un artiste, c'est Kenji Mizoguchi bien sûr ! Avec lui, la beauté se fait évidence, elle ne s'impose jamais au regard mais convie le spectateur à mettre tous ses sens en éveil. Elle est une force, presque sacrée, qu'il convient de respecter. Elle est une offrande faite aux échoués de la vie afin de les guider vers le chemin du bonheur. Elle est le vecteur des émotions humaines, bouleversant l'homme dans son cœur comme dans ses certitudes. La communion, qui en découle, entre l'artiste et son public se fait d'autant plus facilement que le langage choisi est éminemment universel. C'est sans doute là, que ce fait la distinction entre les grands artistes et les autres... Mizoguchi, lui, a beau ne savoir causer que le Nippon (et encore, je n'en sais rien!), son langage cinématographique est évidemment compréhensible par tous. Il faut dire, qu'avec le temps, il est parvenu à en maîtriser toutes les nuances et toutes les subtilités. Le beau, par exemple, se décline à l'infini, devenant aussi bien esthétique, technique qu'émotionnel, irradiant aussi bien le fond que la forme de l'œuvre. Le cinéaste devient, l'espace d'un instant, l'égal d'un Michel-Ange ou d'un de Vinci, en composant d'impressionnantes fresques, finement détaillées. Il est également le poète qui fait rimer les émotions entre cadrages millimétrés et plans-séquences majestueux. Il est aussi le musicien qui fait vibrer vos âmes en composant cette petite ritournelle, si simple et pourtant si poignante... Il est l'artiste, complet et indépassable, changeant le plomb en or d'un claquement de doigts, transformant théâtralité, morale bien pensante et grand mélodrame en immense fresque humaniste, hypnotique, poétique et terriblement touchante. Il est celui qui a fait de Sansho dayu, un formidable chef-d'œuvre.

Il existe, à mon sens, deux freins majeurs qui pourraient gêner l'adhésion du spectateur occidental à cette œuvre. La première semble évidente, et elle est récurrente chez Mizoguchi, c'est sa dimension très japonaise, profondément ancrée dans la culture locale (que ce soit par ses références au théâtre nô ou à l'histoire nippone), qui peut facilement rebuter. Fort heureusement l'essentiel du film réside ailleurs et se trouve porté par une grande histoire humaine, follement universelle. La seconde est peut-être un peu plus troublante, c'est la lenteur du rythme qui demande un petit effort d'adaptation. Celle-ci se justifie car Mizoguchi, qui n'a jamais été un cinéaste de l'action (cf Le Héros sacrilège où les scènes de combat sont les moins bien réussies), se place d'emblée du côté de l'émotion et de l'humain : la violence étant maintenue en hors cadre, c'est le pouvoir suggestif des images qui est utilisé. Et le résultat est saisissant : comme en témoigne cette scène dans la maison close où la froideur du visage de l'homme ne fait que mettre en relief l'effroi lisible sur les visages féminins. En une poignée de secondes, tout est dit...et bien dit ! Et puis ce rythme est également une invitation au voyage : c'est celui effectué par le personnage principal, Zushio, qui va prendre une dimension initiatique en lui permettant d’accéder à la vertu ; mais c'est également celui réalisé par le spectateur dans un univers éminemment poétique.

Avec Mizoguchi, l'image est toujours porteuse de sens :

  • Elle est tempête émotionnelle, nous ballottant aux grés des flots entre grandes cruautés (esclavagisme, marquage au fer et autres joyeusetés) et infime tendresse (avec, en point d'orgue, un final d'une beauté renversante).

  • Elle se substitue brillamment aux mots ou aux futiles explications : la vision d'un Sansho paradant au milieu de ses assujettis annonce très bien le thème de l'injustice sociale. Celle, nous montrant un Zushio filmé à la même hauteur que les esclaves, véhicule merveilleusement bien le discours égalitaire du cinéaste.

  • Elle se fait ode élégiaque envers la nature : le décor devient le subtil reflet du ressenti des personnages (c'est la brume qui tombe lors de la séparation d'une mère avec ses enfants, c'est la boue dans laquelle pataugent les esclaves...). L'élément liquide va acquérir ici une force hautement symbolique : le tumulte de l'eau renvoie à l'idée de la mort (ou de la séparation), tandis que son calme apparent nous indique la plénitude vers laquelle convergent les protagonistes. La scène du sacrifice est sans doute la plus formidable : la sérénité de la femme se fond avec celle du lac. La limpidité de la mise en scène se confond avec la détermination du personnage. L'acte qui nous est décrit se dote alors d'une force surnaturelle, on comprend ainsi que son onde de choc suffise à remettre l'homme sur le droit chemin.

Car, comme c'est bien souvent le cas chez Mizoguchi, l'homme n'est rien sans la femme. Aussi étrange que cela puisse paraître, Sansho dayu est un film très masculin, l'intrigue étant battit autour du personnage de Zushio. Seulement, ici, on parle de l'homme afin de mieux évoquer la femme : notre jeune héros, livré à lui-même, va rapidement s'égarer. Il va oublier les belles valeurs paternelles, changer plusieurs fois de nom comme s'il ne savait plus qui il était, allant même jusqu'à pactiser avec le diable Sansho. Heureusement pour lui, la femme est là pour lui ouvrir les yeux et l'aider à grandir. C'est la sœur qui rappelle ses racines humanistes à son frère ; c'est une mère (magnifique Kinuyo Tanaka) qui est à la fois gardienne des traditions et garante de l'unité familiale. Elle est une figure immense pour Mizoguchi, c'est par son sein que les enfants grandissent, c'est dans son ombre que le destin de l'homme s'élabore. Elle est la muse parfaite pour inspirer à l'artiste la plus belle des œuvres ; Grandiose !

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 588 fois
30 apprécient

Kalopani a ajouté ce film à 7 listes L'Intendant Sansho

Autres actions de Kalopani L'Intendant Sansho