Qu'est-ce qu'une société fonctionnelle ?

Avis sur L'Italien

Avatar Eowyn Cwper
Critique publiée par le

Les films russes où les gens apparaissent comme ce qu'on appelle des "humains" en Europe de l'Ouest sont assez rares pour que ça marque. Et j'ai beau remettre en question, comme le font les Slaves, l'empathie en tant qu'outil auto-gratifiant du cinéma de divertissement, elle fait quand même du bien à leur cinéma réputé pour être si froid.

Le froid que Kravtchouk met en scène est le vrai : c'est celui qui s'insinue dans les vêtements du couple italien venu rendre visite à Vanya, l'enfant qu'ils adopteront peut-être. Ils ne font que passer, mais le mal est fait - sauf que ce n'est peut-être pas un mal ni un bien. Dans le milieu d'un orphelinat qui donne une éducation mais prive de soi-même, Vanya devient "l'Italien". Les procédures d'adoption suivent leur cours tandis que lui adopte leur identité comme on étreindrait une bouée.

L'environnement est discrètement choquant : les plus grands orphelins font la loi pendant que les prostituées qu'ils emploient apportent ce qu'elles ont d'amour maternel aux plus jeunes. L'orphelinat nous perturbe à la racine de notre culture pour nous faire dire qu'il est dysfonctionnel et malsain, pourtant rien de ce qu'on nous montre ne le prouve.

Les fonctionnaires font ce qu'ils peuvent, les plus jeunes subissent mais sont aimés et éduqués, les jeunes femmes subsistent et les jeunes hommes ne prennent pas le pouvoir sans prendre aussi les responsabilités. Pour selon que c'est un monde miséreux conditionné par le traumatisme et le malheur où règnent parfois l'abus et la violence, c'est aussi un monde indéniablement optimisé dans la mesure où c'était possible. Un monde injuste, mais sans injustices. Let that sink in.

Kravtchouk réserve une récompense à ceux qui auront le courage de dépasser les instincts dénonciateurs de leur bien-pensance. Cette dernière, le réalisateur sait clairement la titiller, mais il ne nous veut pas de mal avec ce talent. Il veut juste nous faire apprécier l'ascension de Vanya, la prise de conscience de sa condition d'orphelin, et nous faire goûter à fond la force de la première conviction connue par cet enfant de 6 ans joué par un acteur prodige. Au moment de sa fugue, on ne ressent pas que la fuite de l'orphelinat et la fatalité de l'adoption : on sent l'arrachement aux habitudes que coûte la poursuite d'une mère, d'une vraie mère. Car Vanya s'est convaincu que sa mère ne l'a pas abandonné et veut la retrouver.

Tout le film consiste à mettre à l'épreuve cette certitude enfantine. Elle subit le matérialisme des adultes mais traverse les embûches administratives et égotistes qu'ils sèment grâce au pouvoir (très similaire à une sorte d'énergie du désespoir) issu de l'imagination de l'enfant. Sans manichéisme, Kravtchouk arrive à faire de la voix d'une mère, et seulement de sa voix, l'accomplissement cathartique d'une aventure humaine et d'un film pas du tout fabriqué pour décrocher des prix, quoiqu'il les mérite.

Quantième Art

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