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L'Oiseau au plumage de cristal par Michaël Bruce

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Bizarrement sorti en France plus d'un an après son exploitation italienne, L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL est le premier long métrage de la trilogie animale du cinéaste, qui contiendra aussi donc "Le Chat à neuf queues" et "Quatre mouches de velours gris", tous deux réalisés et sortis sur les écrans français en 1971. Autant dire, avec trois films sur les six derniers mois de l'année, que le public français a pu découvrir dans un laps de temps sans commune mesure un débutant et talentueux réalisateur alors à peine âgé d'une trentaine d'années.

Excellent thriller, L'UCCELLO DALLE PIUME DI CRISTALLO, titre magnifique s'il en est, est une première oeuvre d'une déjà grande maîtrise et novatrice. Son héros qui mène l'enquête n'est pas un inspecteur mais un simple témoin qui devient tour à tour suspect, allié des forces de l'ordre et cible. Argento choisit pour l'incarner un touriste américain (souvent dans ses films le héros ou l'héroïne ne sont pas du pays où se déroule l'action) dans une Rome filmée avec talent et affirme, d'une certaine manière en insistant sur les prises de vues en extérieurs, que le giallo sera dorénavant italien. Il récupère avant tout de vieilles recettes narratives, comme celles policières chères à Hitchcock ou la maîtrise du temps de Sergio Leone. Il incorpore ensuite les codes indispensables du giallo et le popularise enfin : en premier lieu, la résolution de l'enquête et l'arrestation de l'assassin sont assez secondaires, d'ailleurs, le tueur en série finit rarement sous les verrous et meurt le plus souvent lors de sa lutte finale avec le héros (qui l'est surtout malgré lui). Ce meurtrier est fréquemment celui que l'on n'attendait pas et est démasqué seulement dans les derniers instants. Mais le plus important c'est l'esthétisme. L'esthétisme du meurtre. Plans serrés sur les yeux plein d'effroi de la victime féminine et sur l'arme blanche, personnage à part entière que ce soit dans la main du tueur ou dans le corps de sa proie désignée. Et surtout du sadisme, la terreur et la peur doivent en une séquence être extrêmes et baigner dans un érotisme proche de la relation sexuelle. L'ambiance sonore est primordiale aussi : soupir, cri et une musique très présente pour décupler la détresse, comme ici celle de Ennio Morricone, maître absolu en la matière. D'autres éléments tiennent néanmoins une place importante de manière plus sensible, comme la mode alors en pleine émergence représentée par des femmes fatales, ou encore la présence de l'Art et plus précisément le Pop Art.

Ce qui sera récurent et brillant dans les gialli de Argento c'est sa capacité à mettre son héros dans la peau d'une victime mais aussi à jouer avec un, voire deux, de ses sens. Ici, lorsqu'il est témoin de l'agression dans la galerie d'Art, Sam Dalmas est bloqué entre deux énormes parois de verre qui l'empêchent d'entendre les mots de la victime. Privé de l'ouïe mais aussi du toucher, il devra par conséquent en développer un autre : la vue, pour dénouer par l'image ce qu'il n'a pu entendre. La mémoire tient donc une place prépondérante et les flash-back, très présents, aidés par un parfait montage, manipulent constamment le spectateur pendant 90 minutes qui ne comportent, en plus, aucun temps mort, malgré leur rythme lancinant et les silences nombreux. On trouve évidemment le triangle essentiel au genre : un héros lambda sexy et de prime abord impuissant, un tueur sadique qui semble faire l'amour et jouir pendant ses crimes, puis des femmes, objets sexuels et de désirs, éternelles victimes sensuelles dans un monde empli de misogynie.

Avec cette oeuvre plus agressive et en accord avec un monde qui changeait, Dario Argento, à qui on ne peut reprocher en somme que sa direction d'acteurs qui sera le gros défaut de sa carrière, poussa de nombreux distributeurs et producteurs à l'imiter. A reprendre son approche érotique, son sens du suspens, tout en essayant d'être de plus en plus excessif. Plus de nudité, plus de meurtres, plus de violence, un tueur encore plus schizophrène et un environnement follement paranoïaque. Pourtant, c'est encore lui qui restera jusqu'au milieu des années 80 le maître incontesté du genre tant sa maestria évoluera de film en film, quittant le thriller avec le chef d'oeuvre "Les Frissons de l'Angoisse" pour s'orienter d'avantage vers le fantastique et l'horreur de plus en plus baroques.

Quarante ans plus tard, L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL reste d'une incroyable justesse, visuellement irréprochable et possède une atmosphère vraiment prenante. Sa scène d'ouverture est un vrai bijou et de nombreuses séquences seront piquées, pour les plus connues, par Brian de Palma dans "Pulsions" en 1980. Même si l'ensemble reste d'une grande sagesse, ce long métrage est bien l'indispensable pièce maîtresse des époustouflantes réussites à venir.

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