Somme à la caméra

Avis sur L'Opérateur

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Dans la cohorte de chefs d’œuvres réalisés par Buster Keaton, L’Opérateur tient une place un peu particulière : le sujet même qui voit notre héros dénué de sourire s’essayer, avec la gaucherie chorégraphiée qui le caractérise, au maniement de la caméra, va permettre une réflexion amusée sur les potentialités de cet art nouveau. Après le projectionniste de Sherlock Jr. , il était donc temps de passer non plus de l’autre côté de l’écran, mais de la caméra.

Buster, c’est l’importun, l’homme en trop autour de qui tout ne cesse en réalité de tourner : le défilé qui ouvre et clôt le récit en témoigne : dans les deux cas, il semble organisé pour lui, et l’exclut en même temps qu’il le contient. Le décor est une fête, un spectacle permanent dont le maladroit va tenter d’extraire la substance, enchaînant les catastrophes poétiques.

Le paradoxe est d’autant plus fécond que le personnage va commencer bille en tête – et pour séduire une femme – par se mettre à jour en terme de modernité, en passant de l’appareil photo à la caméra, et se retrouver sans sujet à filmer : un clin d’œil évident, contrepoint à l’inventivité de chaque seconde qui sature le récit. Chaque porte est le vecteur d’un gag, chaque cloison (dans les cabines de la piscine, par exemple), chaque façade, notamment dans cette superbe séquence où l’on voit Buster descendre et monter plusieurs étages dans l’attente d’un coup de téléphone, filmé en travelling ascendant et descendant sur une façade d’immeuble entièrement ouverte.

L’opérateur est en cela programmatique : son esthétique, comme pour tout slapstick, est fondée sur l’accident, et on sait combien les cascades et mouvement font l’objet d’un travail acharné pour sembler fluides et spontanées. Ici, les erreurs du cameraman sont à l’origine de films expérimentaux extrêmement novateurs, de surimpressions et de montages abstraits, qui reprennent les expériences de Méliès et annoncent celles, très poétiques, de Dziga Vertov dans L’Homme à la caméra l’année suivante.

La course folle se fera donc avec ce double enjeu : celle d’un personnage en quête de reconnaissance, et celle de son instrument, capturant les fragments qui s’offrent à lui, à la fois mitrailleuse sur le réel et kaléidoscope en mesure de le poétiser. Ainsi de la scène incroyable où son mouvement suit la chute d’un échafaudage, aussi effrayante que sublime.

La maturité du personnage passe ainsi par un accès à la maitrise : de preneur d’image, il devient metteur en scène, allant jusqu’à remettre le couteau dans la main d’un gangster pour le besoin de son reportage : Keaton l’affirme avec fierté, tout n’est qu’illusion, surtout lorsqu’on constate que le réalisateur ultime permettant de sauver sa réputation sera un singe : regarder le réel ne suffit pas : il faut le clivage du poète, l’équilibre de l’athlète et la fantaisie du bouffon pour aboutir à une œuvre digne de ce nom.

Autant de qualités qui éclatent ici.

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