Les triplettes de Montmartre.

Avis sur L'assassin habite au 21

Avatar -Piero-
Critique publiée par le

Peut-on rire de tout et à tout moment ? Si l'on en croit l'excellent livre de Jean-Louis Ivani,

https://www.senscritique.com/livre/Continental_films_l_incroyable_Hollywood_nazie/28356924

la réponse à cette question est "oui".

C'est même pour rire de tout, à savoir tourner des films légers et non pas des films de propagande, que le mystérieux Alfred Greven fut mandaté par Joseph Goebbels en personne pour créer la Continental, société française à capitaux allemands.

Les motivations du chef de la propagande nazie semblent avoir été doubles : d'une part endormir l'opinion publique française avec du cinéma de divertissement, d'autre part transformer la France en BMC (Bordel Militaire de Campagne) en faisant perdurer l'esprit parisien, petites femmes etc.

Ironie de l'Histoire, le projet de ce bon Joseph se trouva saboté par deux personnages hors du commun : Alfred Greven lui-même, et un jeune réalisateur nommé Henri-Georges Clouzot.

Plus allemand que nazi, francophile et amoureux du cinéma français, Greven laissa toute liberté aux artistes qu'il engagea dans la trentaine de films qu'il produisit. Paradoxe ultime : il y a moins (voire pas du tout) d'allusions antisémites dans les films de la Continentale que dans les films français des années '30...

Pour sa première réalisation, Clouzot semble remplir le cahier des charges du divertissement : distribution de rêve (le moindre second rôle est excellent), dialogue étincelant, construction narrative parfaite, suspense remarquablement ménagé (Clouzot ne deviendra pas un admirateur de Hitchcock pour rien), tout concourt au triomphe public que rencontra le film.

Mais cet aspect superficiel (Suzy Delair y accentue à merveille son côté femme légère et gouailleuse) n'est qu'une apparence qui cache la noirceur, ou plutôt le réalisme, qui sera la marque des chefs d'oeuvre à venir du maître et qui lui vaudra quelques petits ennuis avec les autorités, de droite comme de gauche (le pessimisme était et est toujours considéré comme un crime, rappelons que la presse de gauche condamna Quai des brumes à sa sortie pour "démoralisation" !).

Pierre Fresnay, dont on ne saluera jamais assez le talent et l'humour hors du commun, découvre que l'assassin, monsieur Durand, est triple, grâce à une affiche qui annonce que, pour une petite fête, trois des pensionnaires du 21 avenue Junot, un ancien de la coloniale, un petit artisan et un fakir, vont jouer ensemble un trio de Beethoven (rappelons également que Hitler voyait dans l'Hymne à la joie une manifestation du génie allemand).

Ils s'amusent comme des petits fous, ces trois messieurs Durand, remarquables Jean Tissier, Pierre Larquey et Noël Roquevert, n'éprouvant aucun remord mais bien un plaisir non-dissimulé d'atteindre le score enviable de 13 macchabées. Pour faire mieux, faudrait utiliser les gaz asphyxiants, nous dit Roquevert avec sagesse et lucidité.

On sait que le public et les journalistes adorent les serial killers. Quant aux flics et aux politiques, s'ils les arrêtent parfois, c'est juste pour éviter de perdre leur boulot.

Le Mal absolu n'a rien de banal n'en déplaise à la philosophe germano-américaine Hannah Arendt. Au contraire, il plait et il fascine.
Suzy Delair ne déroge pas à la règle, qui ne cherche à coffrer monsieur Durand que pour devenir aussi célèbre que lui...

Quant au commissaire Wens, sa métamorphose en pasteur luthérien est à mourir de rire. L'immense Pierre Fresnay parvient à camper de façon magistrale une sorte d'Emmanuel Kant qui ne serait pas resté puceau et s'époumonerait à parler au nom du Bien alors que le Mal prospère plus que jamais autour de lui.
Mais, grâce au Ciel, le commissaire n'est pas le pasteur, il est capable d'agir, lui, permettant un happy end bien amer.

Un véritable plaisir et un chef d'oeuvre qui en annonce d'autres...

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 423 fois
47 apprécient · 1 n'apprécie pas

Autres actions de -Piero- L'assassin habite au 21