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Taillé pour le grand écran

Avis sur La Ballade de Buster Scruggs

Avatar Kalopani
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Avant même que Buster Scruggs, le cow-bow troubadour du premier sketch, le monsieur (dé)loyal du dernier Coen's show, ne puisse entamer sa fameuse ballade, nous faisons mine d'en connaître déjà la teneur, car forcément nous connaissons déjà la chanson : les différentes péripéties qui entourent la genèse de The Ballad of Buster Scruggs (passage, de la part du duo cinéaste, des (grands) studios traditionnels à la (petite) plateforme Netflix, d'un (immense) projet de série au (ridicule) film à sketchs, du big écran à sa version allégée en centimètres) annoncent la célèbre rengaine de l'échec, du mauvais coup commercial, de l'œuvre faite par défaut, insignifiante et sans intérêt. Mais c'est oublier un peu vite qu'au cinoche, comme dans la vie, tout n'est pas qu'une affaire de taille, et surtout d'apparence : dissimulé sous le masque de la farce, de la bagatelle ou de l'anecdotique, le dernier rejeton des frangins s'emploie à la revisite des mythes et des clichés cinématographiques, avec entrain et gourmandise, afin de causer de l'Amérique d'aujourd'hui, de ses Hommes et du drame de leur vie.

C'est bien parce que le western fut ce genre dédié à la réécriture de l'Histoire US, à l'édification d'une mythologie qui serait inoffensive si elle n'avait été reprise avec sérieux par l'administration Trump et les partisans de la loi du canon, qu'il sert de terrain de jeu à des frères Coen bien décidés de retrouver la verve caustique de leurs débuts, celle en œuvre dans Big Lebowski, Fargo ou O'Brother. Leur objectif est simple : faire voler en éclat les idées reçues avec un six-coups chargé en ironie, avec six histoires revisitant joyeusement la mythologie du far-west (la légende des pistoleros, l'esprit pionnier, etc.). Ainsi, évoluant selon le principe de l'anthologie, sans intrigue commune ni personnages récurrents, The Ballad of Buster Scruggs évite soigneusement les chemins attendus ou prévisibles (le pastiche, la simple farce...) pour rendre un vibrant hommage au genre (les allusions aux grands maîtres, comme Ford ou Mann, sont perceptibles sans être insistantes) tout en diffusant une véritable réflexion sur la condition humaine.

Pour étayer celle-ci, les Coen prennent le parti de la variation subtile : partant du faux avant d'aller au vrai, de la farce légère jusqu'à la complainte pleine de gravité, ils exhibent les poncifs avec insistance afin de pouvoir les éroder et faire éclore ainsi quelques vérités sous-jacentes.

Le premier sketch, qui donne assez logiquement son titre au film, joue ouvertement sur les clichés avec un personnage aux faux airs de Roy Rogers : assimilé à un cow-boy d'opérette, tout en blanc, « strass et paillettes », le hors-la-loi a beau multiplier les performances (de tueur ou de chanteur), il n'est pris au sérieux par personne (superbe séquence où son attitude semble plus surréaliste que la présence d'un saloon perdu au milieu de nulle part), et surtout pas par le spectateur qui se moque de ses grands airs ridicules. Ridicule, au fond, comme tous ceux qui pensent qu'être Américain, c'est avoir un flingue entre les mains, et que la grandeur de l'Homme s'écrit à coup de fusil. La chute de l'histoire, qui voit le simili héros périr par orgueil, nous laisse entendre ce que sera le sous-texte du reste du film : la morale va clore chaque chapitre, nous invitant à nous pencher sur la nature même de l'Homme. Bon ou mauvais, vêtu de blanc ou de noir, ou peut-être tout simplement infiniment plus complexe et moins glorieux aussi.

La bonne idée, pour faire le liant entre chaque histoire, sera d'utiliser l'image d'un livre ancien dont les différents chapitres vont se confondre avec l'évolution du western au cinéma. On passe ainsi en revue des univers qui nous semblent familiers (le western spaghetti, naturaliste, crépusculaire, etc.) mais surtout cela permet aux frères Coen de faire varier les atmosphères et les tonalités afin d'illustrer au mieux leur propos. Ainsi, après le premier segment, le film gagne en sérieux avec Near Algodones, sans renier toutefois sur l'ironie grinçante ou l'humour noir (l'attaque de la banque, la litanie des pendaisons), et met en germe, à l'issue d'un final surprenant, une touche de mélancolie qui va croître au fil du récit, avant de trouver sa pleine mesure dans l'ultime épisode, le ténébreux The Mortal Remains, où les considérations existentialistes auront d'autant plus de poids qu'elles se feront à la faveur d'une chevauchée presque fantastique, à l'issu d'un voyage au bout de la nuit bien plus réaliste que la clarté superficielle du prologue.

Il faut noter par ailleurs, outre la qualité de l'interprétation (Tim Blake Nelson et Tom Waits, par exemple, composent des personnages remarquables), que la richesse de l'univers visuel compte pour beaucoup dans la réussite du film. Alors que les lumières sont franches lorsqu'il s'agit de moquer le cliché, elles deviennent beaucoup plus contrastées lorsque l'homme se dévoile à l'écran (les univers verdoyant ou sombre de All Gold Canyon et Meal Ticket). Ainsi, on passe d'une image un peu trop marquée, qui est celle du premier épisode où le cliché est total, à une image qui va se mettre au service d'un propos adulte en gagnant progressivement en nuances et donc en réalisme. Cela permet aux frangins de donner plus de poids à leur diatribe contre la violence : dans l'univers idyllique du cliché, les coups de feu sont amusants et les morts grotesques. Mais dans la réalité les choses sont tout autre, la violence est souvent liée à la lâcheté ou à l'injustice (All Gold Canyon, Near Algodones), tuant des innocents ou brisant des cœurs purs (The Gal Who Got Rattled, Meal Ticket).

Alors bien sûr, on pourra toujours reprocher aux Coen de faire du Coen, et de nous servir ainsi un best of de leur univers cinématographique. Certes, ce n'est pas totalement faux, mais la manière avec laquelle ils parviennent à nous surprendre, à nous émouvoir et interpeller, prouve bien la force d'un cinéma qui n'a rien d'anecdotique.

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