Avis sur

La Ballade de l'impossible par XipeTotec

Avatar XipeTotec
Critique publiée par le

Il est particulièrement malaisé de juger de cette adaptation d’un roman de Murakami. Peut-être déjà parce qu’on ne sait pas dans quelle visée il a été réalisé, dans le sens que nous ne connaissons pas la célébrité du livre au Japon. A-t-il été ainsi pensé davantage comme une adaptation ou comme une œuvre propre ?

Bref, il s’agit d’un film difficile, peut-être parce que, jusqu’à la fin, on ne sait pas trop où il va. Il semble commencer par aborder les thèmes de l’amour et de la mort, hésite ensuite entre le film d’introspection, le drame sentimental, la tableau d’une certaine société, une réflexion peut-être plus large, avant une conclusion inattendue, trop douce, trop optimiste par rapport à ce qui la précède pour que cette douceur, pour que cet optimisme, puissent être exprimés tout à fait sans ironie. Cette hésitation (ce contraste même) existe aussi entre deux « niveaux sémantiques » (linguistiques, si l’on considère que dans les arts visuels tout à trait au langage?) : d’un côté une évocation crue, complaisante, de la sexualité, entre les propos explicites des deux personnages féminins, les scènes d’amour filmées longuement, sans beauté de l’acte (corps suants, baignés de larmes, étrangers à ce qu’ils font, marqués par la douleur, voire à la fin la frigidité, dans le genre Empire des sens), de l’autre côté les images de la culture, aussi bien dans la diégèse (les livres, les cours, la toponymie, la professeure de musique) que dans la sophistication extrême du film. Cet aspect en est fondamental, les images (référent) les plus belles, les plus saisissantes (l’herbe verte pliant au vent, le déchaînement de la mer sur fond de grisaille uniforme, le roc au cœur de la confrontation des éléments, la neige, les montagnes) s’alliant à une photographie (technique) exemplaire (jeu impeccable sur les lumières, les couleurs, les formes - la sinuosité d’un arbre en arrière-plan répond ainsi dans une scène à la courbe scapulaire, et tous les jeux de caméra, en plongée et contre-plongée, zoom avants et arrières, toutes les ressources des différents plans). Cette image magnifique est appuyée assez magistralement par une musique tantôt plus proche du Gustavo Santaolalla de Brokeback Mountain, et approchant tantôt davantage des dysharmonies de certaines pièces de Michael Nyman, pour les scènes naturelles, là où une musique rock sixties-seventies répond aux scènes plus urbaines. Un film qui semble tanguer entre introspection et expressionnisme pour rendre, ce qui est peut-être le thème principal du film, la fuite du temps, le « lent et destructeur travail du temps » pour reprendre les mots de Claude Simon pastichant Proust (importance du champ aquatique, omniprésent par la mer, la piscine, la pluie, la neige, les rivières, auxquels les personnages sont sans cesse confrontés, peut-être héraclitéen; jeu sur des séquences courtes, sans liaison directe, sans aucun fondu : succession sans continuité des scènes où Watanabe est seul, est avec Nagasawa, est avec Naoko, est avec Mitori; double-ellipse relative à Hatori (?), l’amante de Nagasawa, dont le narrateur conte deux états successifs, deux et quatre ans ensuite); présence forte de la mort, toujours en interruption brutale; et surtout cette impression que le temps passe sur tout : les titres des livres que dévore Watanabe ne sont jamais lisibles, le premier baiser qu’il donne à Naoko est vu de dos). Ce film donne à voir une certaine absurdité de la vie, au travers d’une série de personnages complètement désaxés (Naoko devient complètement folle, Mitori est simplement effrayante, Nagasawa est le type même d’un cyrénaïsme jusqu’au-boutiste, une figure du décadentisme, rappelant le protagoniste de l’Empire, Watanabe-même, dont on peut se demander parfois s’il possède vraiment une intériorité - cf Two Lovers - suit l’évolution du M. Chow de In the Mood for love à 2046, du jeune homme élégant au tourmenté hirsute. Un film qui fait penser à la Ballade de Narayama de Shohei Imamura par sa brutalité et sa poésie, par son évocation dure d’une certaine absurdité du monde : de même que le protagoniste de la Ballade comprend la valeur nulle de la vie humaine, Watanabe apprend le suicide de Naoko juste après l’avoir définie comme l’objet de sa « responsabilité d’être humain », tandis que le film se clôt sur ses amours avec Mitori l’instable, réouverture sur l’amour, réouverture sur la mort.
(critique de 2011)

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 53 fois
Aucun vote pour le moment

Autres actions de XipeTotec La Ballade de l'impossible