Méfiez-vous de l’enfant qui dort…

Avis sur La Belle Endormie

Avatar Coline Lalaut
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Qui n’a jamais contemplé un enfant qui dort ? Une image si paisible que l’on se prend parfois à ne pas oser le réveiller. Mais la valeur de ce moment fortuit réside dans sa longévité d’un instant. Le prolonger, c’est retarder la vie…
La Belle endormie est cet enfant que, faute de parvenir à réveiller, on garde près de soi.

En prenant comme prétexte un fait divers italien (le débranchement après 17 ans de coma d’Eluana Englaro), à travers les histoires de plusieurs personnages pris à des moments charnières de leur existence, Marco Bellocchio nous livre une très belle réflexion sur la vie.
Il y a bien sûr le thème choc de l’euthanasie, qui divise autant qu’il fascine les foules. Chacun semble avoir une opinion sur la question alors pourtant qu’elle semble inextricable.
En Italie, le politique s’est emparé du sujet au moment de l’affaire Englaro. Pourtant, le politicien n’est-il pas le dernier à devoir se prononcer sur la fin de vie ? La sincérité du vote est en effet loin d’être acquise dans la mesure où chacun suit son groupe en espérant un retour d’ascenseur. Peut-on former des alliances et gagner des voix sur un tel sujet ?
Le film ne cache pas les calculs d’apothicaires qui ont lieu au Sénat lors d’un vote, à travers l’histoire d’Uliano, un sénateur de Forza italia qui hésite à voter « Oui » au projet de loi soutenu par son parti. Uliano, l’homme cette fois non pas le sénateur, a réellement dû faire face à ce dilemme : il a mis fin à l’agonie de son épouse, à sa demande. L’aurait-il fait si elle avait été inconsciente, incapable de verbaliser par les mots ou le regard sa souffrance ?

On ne voit pas vraiment celui qui dort, on le contemple. On ne peut pas savoir ce qu’il ressent car tout est clos en lui, à l’image de la fille d’Isabelle Huppert, autre personnage du film, qui refuse de débrancher son enfant plongée depuis de long mois dans un coma artificiel dont a priori elle ne sortira jamais.
Ce personnage se rattache à ce corps fantôme avec une énergie qui frôle l’hystérie.
En voulant garder sa fille en vie elle renonce à la sienne et vit recluse dans une maison où sa propre famille ne peut demeurer. Bellochio semble nous interroger sur le sens d’un tel combat dans la mesure où ce personnage n’agit que par obstination ; cette femme froide et antipathique semble imperméable aux sentiments. L’évidente absurdité de cette situation nous apparaît dans une scène où son fils supplie « la belle endormie » de laisser vivre leur mère.

A l’inverse, le personnage de Maria, la fille d’Uliano, abandonne son combat contre l’euthanasie en tombant amoureuse d’un militant de l’autre camp. Finalement, il n’y a pas de grandes causes qui méritent que l’on y abandonne sa vie.
Cet éveil des sentiments change une vision du monde qui peut parfois s’avérer par trop suspicieuse. Dans un final assez touchant, Maria avoue à son père qu’elle a cru le surprendre étouffant sa mère dans ses derniers instants alors qu’elle comprend maintenant qu’il s’agissait d’une étreinte. On ne veut pas laisser partir ceux qu’on aime mais n’est-ce pas au une preuve d’amour au contraire d’accepter qu’ils nous quittent ?

Bien sûr, cette réflexion n’a de raison d’être que si la personne ne peut plus vivre.
Dans sa dernière histoire, le réalisateur italien aborde frontalement la question du suicide par le biais de Rossa, une toxicomane qui ne veut plus vivre. Il montre la fragilité d’une vie abimée mais également sa valeur.
A entendre le discours cynique de l’équipe médicale, la vie de Rossa ne mérite pas qu’elle occupe un lit d’hôpital plus d’une journée alors qu’il serait criminel de débrancher une femme plongée dans un état végétatif depuis 17 ans.
Un médecin décide pourtant de s’occuper de Rossa, peut-être parce qu’il l’a surprise dans un moment de faiblesse et n’a pas su y faire face. Ces deux êtres cabossés vont s’attacher l’un à l’autre de sorte que la vie prend le dessus sur les intentions morbides.
L’Espoir de vivre quelque chose nous pousse à nous lever le jour suivant…c’est en tout cas sur cette jolie note que Marco Bellocchio décide de clore les débats.

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